Ij'
ATLAS-MANUEL
DE PSYCHIATRIE
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
Deny (G.) et Roy (P.). — La démence précoce. 1903, 1 vol. iri-16 de 9G p., avec 11 fig., cart . 1 fr. 30
Ball (B.). — La folie érotique. 1893, in-16 . 2 fr.
Calmeil. — Traité des maladies inflammatoires du cerveau. 1859, 2 vol. in-8 . 17 fr.
■ Cullerre (A.). — Traité pratique des maladies mentales. 1889, 1 vol. in-18, 608 pages et fig . ’. . 6 fr.
Falret (J-.-P.j. — Des maladies mentales et des asiles d’aliénés. 1864, 1 vol. in-8, 800 pages avec 1 planche . . . U fr.
Faville (A.). — La législation relative aux aliénés en Angleterre et en Écosse. 1883, 1 vol. gr. in-8 de 208 pages . 5 fr.
Garnier (Paul). — La folie à Paris. Étude statistique, clinique et médico-légale. 1890' 1 vol. in-16 de 424 pages . 3 fr. 50
— Les fétichistes, pervertis et invertis sexuels. 1895, 1 vol. in-16 de
192 pages. (Pet. Bibltméd.) . 2 fr.
Garnier (Paul) et Cololian (D.). — Traité de thérapeutique des maladies mentales et nerveuses. 1901, 1 vol. in-8 de 496 pages . 7 fr.
Gélineau. — Traité des, épilepsies. 1900, 1 vol. gr. in-8 de 800 p. 15 fr.
' Guimbail. — Les morphinomanes. 1892, 1 vol. in-16 de 312 p . . 3 fr. 50
Legrand du Saulle. — Les hystériques, état physique, état mental, actés insolites, délictueux, criminels. 1891, 1 vol. in-8 de 625 p. 8 fr.
Gilles de la Tourette. -- Le traitement pratique de l’épilepsie. 1901, 1 vol. in-16 de 96 pages, cart . 1 fr. 50
Marcé (L.-V.). — Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des nounftces. 1858, 1 vol.- in-8 de 408 pages... 6 fr.
Moreau (de Tours). — Fous et bouffons, 1888, 1 volume in-16 de 288 pages . 3 fr. 50
Philippe. — Le tabes dorsalis. 1897, 1 vol. gr. in-8 de 173 pages, avec 43 figures et 1 planche . . 5 fr.
Riche (André). — L’ataxie des tabétiqùesl et son traitement. 1899, in-8 de 120 pages, avec 9 planches et- 5 figures . 4 fr.
Roux (G.). Diagnostic et traitement, des- maladies nerveuses. 1901, . 1 vol. in-J 6 de 560 pages avec 66 figures, cartonné . 5 fr.
— Psychologie de l’instinct sexuel. 1 89tli*'f vol. in-16 de 96 pages,
cart . ’ . ." . 1 fr. 50
Simon (P. Max). — Le monde des rêves, le rêve, l'hallucination, le som¬ nambulisme, l’hypnotisme, l'illusion, les paradis artificiels, le ragle, le cerveau et le rêve. 1888, 1 vol. in-16 de 326 pages . 3 fr. 50
— Lesmaladies de l’esprit. 1892, 1 vol. in-16 de 320 pages... 3 fr. 50,
Voisin (Aug.). — Leçons cliniques sur les maladies mentales et sur les
maladies nerveuses. 1883, 1 vol. in-8 do 766 pages, avec fig. . 15 fr.
— Traité de la paralysie générale des aliénés. 1879, 1 vol. gr. in-8
de 540 pages, avec 15 planches coloriées . 20 fr.
6848-03. — Cohbkil.
Imprimerie Ée. Chét4.
ATLAS-MANUEL
DE PSYCHIATRIE
G. WEYGANDT
Privat-Docent de Psychiatrie à l’Université de Wiirzbour"
EDITION FRANÇAISE
Le Docteur J. ROUBINOVITCH ^
Médecin adjoint de la Salpêtrière,
Ancien chef de clinique de la Faculté de Médecine à l’Asile Sainte-Anne,. Médecin expert près les tribunaux.
Avec 24 planches en couleur
et 264 figures intercalées dans le texte.
7 5 3 9 9 w
PARIS
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
19, rue Hautefeuille, près du boulevard Saint-Germain.
1904
Tous droits réservés.
,] ':'A
««îRiif
Pour le placement des planches, on consultera la table, pages 638-639,
PRÉFACE
Composer une pathologie mentale illustrée, tel a été le but de M. Weygandt, privat-docent de l’Université de Würzbourg.
La tentative est originale et très utile, puisque, grâce au choix et au nombre des figures, beaucoup de notions abstraites de la psychiatrie se matérialisent pour ainsi dire par l’image qui les anime et les grave dans l’esprit du lecteur.
Le livre se divise en deux parties : l’une, d’étude générale ; l’autre, d’étude particulière. Dans la partie générale, M. Weygandt, se guidant par la doctrine de Wundt fondée sur l’observation directe et la mensu¬ ration des phénomènes psychiques, étudie l’étiologie et la pathogénie des affections mentales, les troubles élé¬ mentaires caractérisant la folie, l’évolution, le diagnostic, le pronostic, l’anatomie pathologique, le traitement et la médecine légale des psychoses. Dans la partie spé¬ ciale se trouvent exposées, conformément aux idées du professeur Kraepelin, actuellement prédominantes en Allemagne, les diverses variétés cliniques de la psy¬ chiatrie.
Or, l’abondance des documents : planches coloriées, photographies, graphiques, discours sténographiés, écrits fidèlement reproduits, rend, à mon sens, ces deux
PRÉFACE.
parties didactiques aussi « vécues » et aussi « vivantes » que possible.
Autre originalité : les considérations trop théoriques, trop « nuageuses » auxquelles les aliénistes allemands ont toujours volontiers consacré des pages nombreuses, ont été à peu près complètement sacrifiées par M. Wey- gandt.
Par contre, l’auteur de ce manuel s’est surtout préoc¬ cupé de répondre aux besoins pratiques du médecin appelé à donner son avis à propos d’une affection men¬ tale. C’est ainsi que la prophylaxie et la thérapeutique des psychoses, inspirées par les idées modernes, sont exposées avec le plus grand soin, aussi bien dans la partie générale de l’ouvrage qu’à propos de chaque variété clinique en particulier. En pleine communion d’idées à cet égard avec mon confrère de Würzbourg, j’ai insisté, par mes additions personnelles, sur les méthodes libérales et rationnelles de la psychiatrie, notamment le no-restraint , l’alitement, les colonies familiales, comme aussi sur les mesures prophylac¬ tiques contre le grand pourvoyeur de la folie, l'alcoo¬ lisme héréditaire et acquis.
C’est ainsi encore que la médecine légale, qui occupe en psychiatrie pratique une place si importante, a été largement traitée par M. Weygandt. De mon côté, préoccupé, comme tous mes collègues, par la réforme imminente de notre loi de 1838, j’ai tenu à placer le texte de cette loi à côté de la législation étrangère cor¬ respondante, dans l’espoir que, du choc des idées, jailli¬ rait la lumière.... D’autre part, pour répondre aux nécessités pratiques d’un diagnostic précoce de la para¬ lysie générale, j’ai ajouté un chapitre sur le cyto- diagnostic de cette grave affection.
Enfin, les faits anatomo-pathologiques qui appar¬ tiennent en propre à la psychiatrie sont décrits et figurés
PRÉFACK.
yii
par M. Weygandt avec un luxe inaccoutumé à l’aide de quinze planches en couleurs et d’un nombre con¬ sidérable de figures en noir représentant des coupes macroscopiques et histologiques de l’encéphale.
Mes travaux antérieurs (1) m’ont mis à même de démontrer combien les différences entre la psychiatrie allemande et la psychiatrie française sont en réalité peu importantes et combien elles sont appelées à s’aplanir à mesure que la pathologie mentale rentrera dans la pathologie générale en s’assimilant de plus en plus ses moyens d’in vestiga Lion, ses procédés d’analyse et de synthèse.
Pour le moment, nous sommes au début de cette nouvelle évolution de la pathologie mentale, et, pour rendre intelligibles au lecteur français certaines con¬ ceptions psychiatriques allemandes, il m’a été indispen¬ sable d’ouvrir de temps à autre une parenthèse £ J, pour indiquer les opinions correspondantes de l'École française. Il en est résulté de nombreuses additions personnelles dont la liste se trouve plus loin.
En résumé, en présentant cet «Atlas-Manuel» de M. Weygandt, je me suis efforcé de le rendre vraiment utile au lecteur français, tout en lui conservant son caractère original.
J. Roubinovitch.
Paris, le 25 juin 1903.
(1) Roubinovitch, Des variétés cliniques de la folie en France et en Allemagne, in-8, 262 pages. Paris, 1896.
PRINCIPALES ADDITIONS
DE M. ROUBINOVITCH
I. — PSYCHIATRIE GÉNÉRALE
La folie pénitentiaire, 38. — Troubles de l’association des idées, 55, 56. — Troubles thermiques dans les affections mentales, 93.
— Étiologie des hématomes auriculaires, 96. — Les termes : « dé¬ lire » et « démence », 99. — Le diagnostic de la folie, 103. — Anatomie pathologique de la folie, 110. — Prophylaxie et trai¬ tement delà folie, 121. — Le non-restreint, 138. — Les traite¬ ments médicamenteux, 146 à 152. — Le traitement moral, 154. — Le traitement familial, 156. — Les sociétés de patronage et l’œuvre de la Salpêtrière et de Bicêtre, 156. — La médecine légale de la folie, 157, 158, 167, 172.
II. — PSYCHIATRIE SPÉCIALE
Programme d’études des affections mentales, 188. — La débilité mentale congénitale, 190. — Les « wolfs-boys » de Paris, 191. — L’anatomie pathologique de l’idiotie, 192, 197, 198, 199, 200. — L’imbécillité, 211. — Le pronostic de la débilité mentale, 216. — La médecine légale des imbéciles, 222, 223. — La dégénéres¬ cence mentale, 225. — Les obsessions et les impulsions, 243, 245. — Le caractère pathologique, 250. — L’hystérie et la dégé¬ nérescence, 253. — Le caractère hystérique, 265. — La médecine légale de l’hystérie, 272. — La toxicité urinaire, dans l’épilepsie, 278. — L’automatisme ambulatoire des épileptiques, 285. — La dipsomanie, 292. — L’anatomie pathologique de l’épilepsie, 296.
— Les causes de l’épilepsie, 298, 300. — Le traitement de l’épi¬ lepsie, 300. — La folie intermittente, 305, 321, 322, 323, 325. — La paranoïa., 358. — La démence précoce, 374, 393, 400. — La ca¬ tatonie, 409, 422. — La démence paranoïque hallucinatoire, 426.
— La démence paranoïde, 428, 429. — Diagnostic de la démence précoce avec la paralysie générale, 440. — Myriachit, 446. — Pa¬ ralysie générale, 446, 448, 459. — Cyto-diagnostic de la paralysie générale, 484. — Anatomie pathologique de la paralysie générale, 491. — Médecine légale de la paralysie générale, 497. — Cré¬ tinisme, 522, 527, 528. — Psychose myxœdémateuse, 529. — Psy¬ choses liées aux affections nerveuses, 532. — Psychoses liées aux maladies de la nutrition, 536. — Confusion mentale ou amentia, 543. — Psychoses fébriles et infectieuses, 550. — Alcoolisme, 555, 584. — Alcoolisme infantile, 585. — Traitement et médecine légale des psychoses alcooliques, 597, 609, 610. — Morphinisme, 611.
— Fumeurs d’opium, 615. — Traitement du morphinisme, 616,. 617, 618. — Cocaïnisme, 619.
ATLAS-MANUEL
PSYCHIATRIE
PSYCHIATRIE GÉNÉRALE
I. - INTRODUCTION
La psychiatrie est la science des phénomènes anormaux de la vie de l’àme. Elle tend à résoudre les problèmes scientifiques suivants :
1° S’enquérir des causes intimes des maladies mentales, c’est-à-dire rechercher les altérations survenues dansl’cn* céphale ;
2° Établir les divers modes par lesquels se manifestent les déviations psychiques, en ne perdant pas de vue la difficulté et l’incertitude qu’il, y a à conclure des mouve¬ ments expressifs et du langage du sujet aux phénomènes psychiques réels de sa conscience ;
3° Tenir, compte, chez l’aliéné vivant, de toutes les ano¬ malies physiques, et, chez l’aliéné mort, de toutes les lésions de son système nerveux central [et périphérique].
Pour déterminer l’état d’un aliéné, le psychiâtre a, d’une part, pour mission d’examiner le malade en employant toutes les méthodes de la médecine somatique et plus particulièrement celles de la neurologie ; d’autre part, il doit conclure sur l’état mental en observant et en étudiant systématiquement tous les mouvements expressifs et, en particulier, les manifestations du langage. Enfin, il doit aussi, à l’appui de ses constatations, se servir des méthodes de mensuration exacte cpie la psychologie moderne cm- Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 1
INTRODUCTION.
ploie pour analyser les faits psychiques chez l’homme normal. Ces dernières méthodes consistent principalement à soumettre un sujet à diverses excitations successives, objectivement mesurables, et à s’informer près de lui des changements de sensations correspondant à ces excita¬ tions d’intensité variable. Ou bien on fait faire à une per¬ sonne, à différents ‘moments, et dans des conditions diverses de santé ou de maladie, les mômes opérations intellectuelles dont les résultats sont quantitativement ët qualitativement mesurables. Quant aux rapports existant, pendant la vie, entre les résultats de l’examen de l’encé¬ phale et ceux de l’analyse de l’état mental, il faut avouer que nos connaissances pathologiques sont à cet égard aussi insuffisantes que le sont nos acquisitions physiolo¬ giques. Bien qu’il y ait encore beaucoup de progrès à espérer dans le domaine des recherches si fructueuses sur les localisations cérébrales comme dans celui de l’histo¬ logie de l’encéphale, il faut reconnaître pourtant que la connaissance la plus exacte de la structure et des varia¬ tions des parties constituantes du système nerveux central ne suffirait pas pour expliquer l’essence môme d’un élément psychique comme une sensation, par exemple ; cela, pour la raison que nous avons iudiquée plus haut, à savoir que la connaissance objective de l’encéphale etla connaissance subjective de l’élément psychique appartiennent préci¬ sément à des sphères absolument distinctes de la con¬ science.
La psychiatrie moderne, dont le présent livre s’efforce de présenter les principes essentiels, doit se tenir à l’écart de toute spéculation métaphysique. En appliquant les mé¬ thodes appropriées à son objet, elle doit fournir une description aussi exacte que possible des phénomènes psychiques observés chez le malade atteint de troubles mentaux ; elle doit donner en môme temps une descrip¬ tion de ses altérations somatiques et plus particulièrement celles de son encéphale.
Dans la partie générale du livre, on trouvera, après un résumé historique et un exposé étiologique, une analyse des symptômes psychiques et des phénomènes somatiques qui les accompagnent ; plus loin sont étudiés les rapports entre les symptômes, les syndromes et la marche des
HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE.
affections mentales; sont ensuite exposées les méthodes de diagnostic, les notions les plus essentielles de l’anato¬ mie pathologique de l’encéphale, le pronostic dans les psychoses, les méthodes les plus importantes de leur traitement, la médecine légale concernant les maladies mentales.
Dans la partie spéciale, on essaiera d’esquisser une classification fondée .sur les nombreux cas observés en clinique ; on se contentera d’établir des groupes et des familles nosologiques en se guidant sur l’étiologie, l’ana¬ lyse psychologique, les données anatomiques (là où elles sont connues), l’évolution et la terminaison de la maladie.
II. — APERÇU RAPIDE SUR L’HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE
La tradition et la poésie des temps anciens parlent déjà de malades atteints de troubles mentaux. Hippocrate (460 avant J.-C.) considérait l’altération du cerveau comme étant le principe des maladies mentales; il a décrit des exemples évidents de ces affections. De bonnes descrip¬ tions cliniques ont été laissées par Arétée (60 après J.-C.). De nouveaux progrès furent réalisés par Galien (160) et Cœlius Aurelianus (210). Par contre, le moyen âge se signala par un retour aux interprétations surnaturelles. Des fous furieux furent enfermés dans des cachots. Des hallucinés furent considérés comme possédés par des esprits malins et fréquemment brûlés comme s’adonnant à la magie et à la sorcellerie. Wier, en 1515, adressa une pétition à l’empereur pour demander qu'on épargnât les prétendues sorcières, qui n’étaient selon lui que des malades atteintes do mélancolie, de manie ou d’hystérie. Les procès contre les sorcières continuèrent jusque dans le xvme siècle.
Des exorcismes furent recommandés par Luther lui-même. Il y a peu d’années encore, on essaya d’exorciser — dans un village allemand — une jeune fille atteinte de folie ; ajoutons, à la louange du corps médical, que les médecins n’étaient pour rien dans ce mode de traitement.
Vésale, Paracelse, Plater répandirent sur les troubles mentaux des notions plus justes. Peu à peu, on commença
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
à fonder quelques asiles pour maladies mentales où, à la vérité, on employa comme traitement des châtiments bar¬ bares et des moyens curatifs rappelant plutôt la torture.
Pinel, en 1792, rompit avec l’habitude qu’on avait alors d’enchaîner les malades. Bien que Kant ait voulu qu'oii réservât exclusivement aux philosophes l’appréciation des problèmes de la psychiatrie légale, des médecins, tels que Esquirol, Calmeil, en France, Reil, Langermann en Alle¬ magne, et d’autres encore, réussirent à prendre en mains- le traitement des aliénés en les plaçant dans des établisse¬ ments appropriés.
Dans la première moitié du xix° siècle, Jakobi, Nasse et d’autres « somatistes » ont représenté la folie comme étant sous la dépendance des troubles organiques, opinion qui de nos jours n’est plus contestée.
III. — ÉTIOLOGIE DES TROUBLES MENTAUX
Les personnes non initiées à la psychiatrie sont dispo¬ sées â porter des jugements téméraires sur la cause des troubles mentaux.
La plupart du temps, elles incriminent des facteurs d’ordre moral tels que : deuil, angoisse, amour malheu¬ reux, remords (Lady Macbeth, Marguerite de Faust). Pen¬ dant longtemps, certains psychiâtres penchaient aussi pour une étiologie morale des maladies mentales. Griesinger (1868) considérait les causes morales comme étant les plus fréquentes. A un examen plus exact des cas, on constate souvent que le raisonnement du post hoc ergo propter hoc conduit fatalement â des conceptions erronées. C’est ainsi, par exemple, que dans le cas d’un marchand qui a fait faillite et qui présente ensuite des signes de ramollisse¬ ment cérébral, on est porté à admettre comme cause de cette • maladie le chagrin qu’il a ressenti â l’occasion de son malheur commercial; or, la vérité est que la faillite était plutôt une conséquence d’une faiblesse intellec¬ tuelle commençante, qui l’avait entraîné à des spécu¬ lations maladroites. Telle femme qui, après un pèle¬ rinage, présente des signes de mélancolie, avait été déjà poussée à ce pèlerinage par un mauvais état cçenes- thétique antérieur qui n’a fait que progresser. Chez les maniaques, on a bien des fois constaté un nouvel accès
ÉTIOLOGIE DÉS TROUBLES NERVEUX^
d’excitation survenant après une série de débauches dans les auberges et les maisons publiques. Or, en pareil cas, l’accès maniaque n’est pas occasionné par les débauches, mais, le plus souvent, ces dernières ne sont qu’une mani¬ festation, qu’une conséquence de l’excitation qui com¬ mence. Des malades déprimés, ayant des idées- d’auto¬ accusation, indiquent souvent, comme causes de leur trouble mental, l’onanisme qu’ils avaient pratiqué pendant leur première jeunesse ; or, à l’examen, il est facile d’éta¬ blir qu’il n’existe aucun rapport immédiat entre leur maladie mentale et l’onanisme très ancien.
En réalité, l’étiologie des maladies mentales est beau¬ coup plus complexe.
Le cas le plus simple est celui où nous voyons changer l’état psychique de l’homme qui devient inconscient, par exemple, sous l'influence du chloroforme. Ici, le rapport ehtre la cause et l’effet est incontestable et facile à éta¬ blir.
En dehors de cas aussi simples, on voit des gens con¬ tracter des affections mentales sans qu’on puisse en indi¬ quer la moindre cause. Tout ce qu’on en sait peüt-être, c’est que, dès leur jeunesse, ces malades ontfait preuve d’un caractère plus ou moins bizarre, sans que personne parmi leurs ascendants ait été atteint de folie. Dans ce cas, nous sommes obligés d’admettre une disposition innée, une prédisposition à l’affection mentale.
On ne réussit pas toujours à distinguer aussi clairement que dans les deux exemples cités une cause extérieure, exogène , et une cause intérieure, endogène, reposant sur une prédisposition. Souvent nous trouvons une combinai¬ son de ces deux ordres de causes : par exemple, des hommes prédisposés, comme des épileptiques ou des dégénérés, présentent à l’égard de l’alcool, qui peut agir sur tout individu comme facteur exogène, une sensibilité toute particulière, une véritable intolérance. En ce qui concerne la paralysie générale, il faut admettre qu’elle n’atteint que des sujets infectés par la syphilis; cependant, nous trou¬ vons, parmi les paralytiques syphilitiques, un nombre assez considérable de malades prédisposés aux troubles mentaux par une hérédité psychopathique non douteuse. Souvent nous constatons qu’une psychose se produit à la suite d’une maladie organique, ou peut-être fonctionnelle, sur la cause de laquelle nos connaissances sont encore
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVI
très restreintes, comme, par exemple, dans les troubles mentaux liés à la chorée ou à la sclérose en plaques.
Parfois aussi il importe de chercher, derrière les causes prédisposantes, les facteurs intermédiaires plus intimes, plus directs.
Ainsi, dans des troubles psychiques qui coïncident quelquefois avec une maladie cachectisante comme le cancer ou la malaria, le facteur intermédiaire est repré¬ senté par une déviation dans le travail de l’assimilation. D’autre part, il faut constater qu’il n’existe aucun rapport fixe entre les facteurs étiologiques et les tableaux cliniques correspondants. Il est impossible d’exclure l’hypothèse de telle ou telle cause, rien que d’après l’existence d’un syndrome clinique déterminé.
Par exemple, les troubles mentaux par intoxication alcoolique se présentent en clinique sous les aspects les plus variés; de même, dans la paralysie générale, on peut observer des syndromes polymorphes. Mais, quand nous voyons se produire des troubles mentaux semblables sous l’influence des causes les, plus différentes, il faut bien admettre qu’aucune de ces causes supposées, n’a une importance exclusive.
Ainsi, dans les accès de la folie périodique qui suivent une marche tout à fait régulière, en passant d’une phase d’excitation à une phase de dépression présentant tou¬ jours le même aspect clinique, on voit, par exemple, que l’un de ces accès se présente pendant les couches, le sui¬ vant survient après un deuil, le troisième est en rapport avec un traumatisme, et le quatrième se produit sans motif apparent. Il est évident que les divers facteurs énu¬ mérés ne sont que des causes occasionnelles, tandis qu’il faut admettre comme cause réelle de toute la maladie une prédisposition innée.
On est en présence d’une situation analogue à celle où l’on se trouve dans la médecine somatique quand, par exemple, après une chute sur le bassin, survient une arthrite tuberculeuse de l’articulation coxo-fémorale; la chute, en pareil cas, représente seulement le facteur exté¬ rieur, le choc venu du dehors qui a fait ressortir l’in¬ fection tuberculeuse déjà existante dans l’organisme.
CAUSES PHYSIQUES.
A. — CAUSES EXOGÈNES DES TROUBLES MENTAUX a. — Causes_physlques.
I. — Intoxications.
Beaucoup de substances chimiques exercent une in¬ fluence nuisible sur le système nerveux central. Leur action toxique est démontrée par les expériences sur des animaux. Chez l’homme, ces substances déterminent souvent une altération psychique. Le médecin des asiles spéciaux a plus rarement l’occasion d’observer les psychoses toxiques que le praticien ordinaire._^
Parmi ces poisons, le plus grand rôle est joué incontes¬ tablement par Y alcool, qui altère l’état mental de diverses façons.
Dans les établissements spéciaux, 10 à 40 p. 100 des hospitalisés présentent des troubles mentaux d’origine alcoolique.
L’effet de ce poison est d’autant plus fatal que les des¬ cendants de l’alcoolique sont des êtres dégénérés, ce qui s’explique par la théorie de Weissmann, qui admet une intoxication alcoolique influant sur la nutrition du plasma germinatif apporté par les ascendants. Un effet particu¬ lièrement désastreux est produit par l’absinthe (Voy. chap. xxvn).
Morphine. — L’intoxication aiguë par cette substance détermine les accidents suivants : coma, cyanose, sueurs, faiblesse extrême du pouls et de la respiration, suppres¬ sion des réflexes rotuliens, myosis. Cette forme d’intoxi¬ cation est, en pratique, moins fréquente que l’intoxication chronique, c’est-à-dire la morphinomanie ou le morphi¬ nisme (Voy. chap. xxvii).
Opium. — L’opium est consommé couramment en Asie et en Amérique, en particulier par les femmes. Comme l'alcool et la morphine, il détermine également, en cas d’intoxication chronique, une dégénérescence psychique. L'intelligence des enfants peut être compromise par un usage thérapeutique imprudent de cette substance toxique.
La cocaïne est à signaler à cause du cocaïnisme qui résulte de sa consommation prolongée (Voy. chap. xxvii).
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
Le hachisch, préparation provenant du chanvre indien [Cannabis indica ), sert en Orient à provoquer un état d’ivresse avec rêves particulièrement intenses et agréables. L’intoxication chronique par cette substance conduit à un affaiblissement intellectuel.
L’éther est consommé dans certains pays (Irlande, Prusse orientale) à la place de l’alcool, et cela parfois sous forme des « gouttes de Hoffmann ». Cette intoxication chronique entraîne une dégénérescence psychique encore plus profonde que celle déterminée par l’alcool. L’intoxi¬ cation aiguë par l’éther provoque la narcose qui est tout aussi connue que celle produite par le chloroforme.
Le tabac, lorsqu’on en abuse, produit des accidents, neurasthéniques avec tremblement, angine de poitrine, amblyopie; quelquefois, il donne lieu à des illusions sen¬ sorielles, à de l’excitation ou de la dépression, pouvant aller jusqu’à la stupeur.
La belladone et son alcaloïde l’atropine, prises à une dose élevée, paralysent les fibres cardiaques du pneumo¬ gastrique. Le pouls s’accélère, la sécrétion de la sueur et de la salive cesse, et la paralysie des fibres du moteur oculaire commun détermine la mydriase. Quelquefois, on observe en même temps des accès violents de délire senso¬ riel.
Beaucoup de médicaments nervins, comme l’antipyrine, la phénacétine et d’autres substances analogues, déter¬ minent, à la suite d’un usage prolongé et abusif, une diminution des facultés intellectuelles, en particulier de la mémoire.
Les bromures, qui sont souvent pris pendant longtemps et à des doses élevées, notamment par les épileptiques, produisent à la longue de l’obtusion intellectuelle, de l’affaiblissement de la mémoire, de l’affaiblissement mus¬ culaire, de l’impuissance génitale, accidents accompagnés souvent d’acné, de troubles digestifs et de bronchite.
L ’ acide salicylique provoque souvent, même à des doses moyennes, des bourdonnements d’oreilles, une dureté de l’ouïe, des vomissements, de l’urticaire, des céphalalgies, un affaiblissement du pouls et de la respiration, une forte transpiration ; à des doses plus élevées, il peut déterminer des hallucinations de l’ouïe et de la vue, une surexcita¬ tion avec sèntiment d’angoisse, une dépression accom¬ pagnée de peurs, plus rarement de l’excitation ; la parole
CAUSES PHYSIQUES.
devient embarrassée, il y a de la dyspnée avec affaiblisse¬ ment du cœur; finalement, il peut se produire une perte de connaissance. Les enfants sont particulièrement sen¬ sibles à l’action de cette substance.
La quinine, prise en une fois à la dose de 1 à 2 grammes, donne lieu à des étourdissements avec céphalalgie, obs¬ curcissement de la vue, affaiblissement musculaire, trem¬ blements, délire et convulsions. Parfois on observe, dans ces conditions, du collapsus qui peut être suivi de mort.
Les médicaments hypnotiques, si utiles quand il s’agit de déterminer un changement dans la conscience par un sommeil artificiel, peuvent déterminer la mort lorsqu’ils sont pris à des doses trop élevées. Même employées à doses moyennes, ces substances peuvent produire un effet toxique chez certains individus prédisposés, trop sensibles à leur action.
De plus, l’usage prolongé et abusif de ces médicaments peut créer une intoxication chronique, même chez les sujets normaux et résistants.
Le sulfonal à dose toxique ralentit le travail de l’idéa¬ tion et de l’association des idées, qui deviennent confuses. L’intoxication chronique se manifeste par des vertiges, de l’ataxie motrice, des accès épileptiformes, des paresthésies, des nausées et des troubles digestifs.
Le trional détermine, à dose élevée, des troubles intel¬ lectuels. Absorbé à dose toxique, il provoque clés états analogues à ceux produits par le sulfonal. Chez des sujets âgés dont l’activité cardiaque est affaiblie, il suffit parfois de 1 à 2 grammes de ce médicament pour déterminer du collapsus. Il faut se méfier surtout d’un usage continu du trional, à cause de son accumulation dans l’organisme.
Le paraldéhyde rappelle par son action toxique l’alcool. Dans plusieurs cas, ce médicament a été administré d’une façon continue, en allant jusqu’à plus de 40 grammes par jour. L’intoxication a été caractérisée par des tremble¬ ments, un affaiblissement du cœur et un état analogue à celui du delirium Iremens.
L'hydrate de chloral pris avec excès produit le chlora¬ lisme aigu, dont les principales manifestations sont : affai¬ blissement de la mémoire, hyperesthésie, paralysies, con¬ tractures, catarrhe de l’estomac et acné, sorte de cash cliloralique. L’intoxication chronique se caractérise par des bouffées de chaleur, une fréquence du pouls, de Texan-
1.0
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
VEUX.
thème, de l’œdème, parfois même par des escarres; du côté de l’intelligence, par une tendance à la stupeur. Dans les maladies du cœur ou des vaisseaux, 5 grammes de chloral peuvent suffire pour déterminer la mort.
L byoscine est absorbée parfois d’une façon régulière par des morphinistes et des cocaïnistes, sur lesquels la morphine et la cocaïne n’exercent plus d’action suffisante. L’intoxication chronique par l’hyoscine aboutit à un affai¬ blissement des fonctions psychiques avec paralysie motrice et vaso-motrice; on observe en même temps une mydriase fortement accusée.
. Les ptomaïnes, poisons contenus dans les viandes, les saucisses, la chair des poissons et le fromage, produisent non seulement des troubles intestinaux, mais encore : de la stupeur (pouvant aller jusqu’à un état soporeux), de l’affaiblissement des facultés psychiques, des contractures spasmodiques des muscles, des paralysies musculaires, souvent du trismus, des troubles visuels, de l’affaiblisse¬ ment du cœur et des organes respiratoires.
Le sulfure de carbone détermine parfois chez les ouvriers des fabriques de caoutchouc une intoxication se caractérisant par des troubles digestifs, des névrites, des atrophies musculaires, des céphalalgies avec insomnie, de l'affaiblissement de la mémoire et même du délire.
L’intoxication aiguë par 1 oxyde de carbone produit des états de surexcitation suivie de paralysie avec perte de connaissance.
L’intoxication par Y acide carbonique se manifeste par la paralysie avec perte de connaissance: au réveil, on observe parfois des troubles de la mémoire, et plus parti¬ culièrement une amnésie rétrograde.
Le protoxyde d’azote, le gaz d’éclairage, Yhydrogène sulfuré, la nitrobenzine peuvent provoquer des délires de diverses formes.
L’intoxication chronique par le plomb produit, outre le liséré saturnin, la néphrite et la colique de plomb, le trem¬ blement, la paralysie, l’encéphalopathie saturnine. Ce dernier syndrome éclate souvent d’une façon soudaine, sous forme de céphalalgie, d’excitation, d’hallucinations; du coma, des contractures, de l’amaurose.
L’intoxication par le cuivre peut donner des cépha¬ lalgies, des vertiges, des anesthésies, des paralysies et du délire.
CAUSES PHYSIQUES.
L’intoxication chronique par le mercure peut se pro¬ duire chez les ouvriers des mines, des fabriques de miroirs, et quelquefois chez des syphilitiques soumis au traitement mercuriel. Elle se traduit, entre autres sym¬ ptômes, par du tremblement intentionnel, de l’éréthisme, de l’irritabilité psychique, de l’angoisse, de la confusion dans les idées, des illusions sensorielles, de l’insomnie; parfois se déclare un véritable affaiblissement intellectuel. Des expériences ont démontré que, dans beaucoup d’in¬ toxications par les métaux, il existe des altérations très accusées dans les cellules de l’appareil ganglionnaire.
Dans l’intoxication par le phosphore, on peut observer du délire et du coma.
La consommation habituelle du seigle ergoté, fréquente aux époques de disette, conduit à Yergolisme, dit encore la raphanie. Cette intoxication chronique est caractérisée par de violentes paresthésies; elle peut s’accompagner aussi de délire, d’angoisse, d’affaiblissement intellectuel et de convulsions. Dans certains cas se produit la gan¬ grène des extrémités.
A l’autopsie, on constate une dégénérescence des cor¬ dons postérieurs de la moelle épinière (Ergolin-tabes).
La consommation du maïs pourri, avarié, à laquelle sont condamnés encore aujourd’hui beaucoup d’habitants de la plaine de Potief et de la Roumanie, engendre la pellagre, maladie toxique dont les principaux symptômes sont : troubles intestinaux, éruptions cutanées. Dans quelques cas (10 p. 100 environ), il existe des troubles mentaux : excitation intellectuelle, plus souvent profonde dépression et, finalement, état démentiel. A l’autopsie de ces cas, on trouve souvent une dégénérescence du cordon latéral.;
2. — infections.
Dans toutes les maladies infectieuses aiguës, la fièvre peut s’accompagner de délire (Voy. chap. xxvi).
Les malades perdent alors leur faculté d’orientation ; ils ont des aberrations de la vue et de l’ouïe ; ils manifestent une légère excitation et, dans des cas plus graves, ils peu¬ vent tomber dans le coma. Les enfants sont plus particu¬ lièrement sujets aux accidents délirants, môme sous l’influence d’une légère élévation de la température. De plus, chez des individus prédisposés, la fièvre peut provo-
12
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
quer un véritable accès de folie. Les alcooliques ont sou¬ vent dans ces conditions, et surtout à l’occasion d’une pneumonie, un accès de delirium Iraniens.
Des troubles mentaux peuvent se déclarer à la période prodromique, encore apyrétique, des maladies infectieuses. Tel est, par exemple, le délire initial apyrétique de la fièvre typhoïde.
Parmi les maladies infectieuses donnant lieu à des troubles mentaux, il faut citer surtout : la fièvre typhoïde, l’influenza, l’érysipèle, la variole, la pneumonie, le rhuma¬ tisme articulaire aigu, la septicémie, la malaria, le choléra, la peste. Certaines infections se caractérisent par des troubles mentaux qui leur sont spéciaux. Ainsi, dans la rage, le désordre psychique débute par de l’angoisse et de la dépression ; puis survient une excitation maniaque, violente, avec délire et hallucinations ; le malade tombe ensuite dans l’adynamie, qui se termine habituellement par la mort.
La tuberculose peut déterminer divers accidents céré¬ braux : un état de stupeur avec coma sous l’influence d’une méningite ; un affaiblissement des facultés intellectuelles consécutif à la compression du cerveau par un foyer tuber¬ culeux ; une psychose par épuisement due à l’action débi¬ litante de cette maladie infectieuse.
Notons aussi l’euphorie des phtisiques avancés, qui peut parfois prendre les proportions d’un délire avec état cœnesthétique gai.
La blennorragie produit quelquefois un état cœnestlic- lique triste avec idées et tentatives de suicide.
La syphilis a une importance capitale.
Elle peut s’attaquer au système nerveux central en y provoquant une méningite, une gomme ou une artérite.
D’autre part, la statistique démontre la présence de la syphilis dans lés antécédents de la plupart des paralytiques généraux.
On discute encore sur la question de savoir si la syphilis ne fait que rendre le terrain plus favorable pour l’éclosion de la paralysie générale, ou bien si cette infection est capable à elle seule de créer cette grave affection. Or, la statistique nè peut donner à ce sujet une solution complè¬ tement exacte, attendu que, même dans des cas d’une syphilis certaine, il n’est pas toujours possible de diagnos¬ tiquer l’existence de cette infection. Les hommes paient à
CAUSES PHYSIQUES. 13
là syphilis et à la paralysie générale un tribut plus consi¬ dérable que les femmes, dans la proportion de 5 à 1 envi¬ ron ; de même, les habitants des villes plus que les habitants de la campagne, et les artistes, officiers et marchands, plus que les ecclésiastiques et les savants.
11 faut cependant remarquer que l’infection spécifique ne détermine la paralysie générale que chez un nombre relativement minime de syphilitiques, et principalement chez ceux d’entre eux dont la syphilis s'est présentée sous des apparences bénignes et a été, par conséquent, fort mal soignée.
En outre, un grand nombre de paralytiques généraux présentent une hérédité morbide, et chez beaucoup d’entre eux on signale, parmi les causes secondaires ou occasionnelles, du surmenage intellectuel, des excès de toute sorte.
La paralysie générale se déclare de deux à trente ans (en moyenne sept ans) après le premier accident spéci¬ fique. Chez les -vieillards atteints de cette maladie, l’infec¬ tion syphilitique préalable a été contractée plus tardive¬ ment.
• Quant aux jeunes paralytiques généraux, — infantiles ou juvéniles, — il s’agit là, ou bien de syphilis héréditaire, ou d’une infection spécifique communiquée par la bouche ou le sein d'un sujet syphilitique.
C’est ainsi qu’on connaît le cas d’une petite fille de sept ans qui, ayant été embrassée par une jeune fille, fut atteinte d'un chancre à la lèvre et devint paralytique générale à l’àge de onze ans.
D’après certains auteurs modernes, la paralysie géné¬ rale, pas plus que le tabes, ne peut être eonsidéréé comme un accident tardif de la syphilis : elle constitue une affection à part, consécutive à la syphilis, mélasyphilitique, comme dit Mobius, maladie qui se produit à la faveur et par l’intermédiaire d’un trouble profond préalable de la nutrition générale de l’organisme [la parasyphilis de M. le professeur Fournier],
3. — Maladies de la nutrition.
Des états morbides qui se caractérisent par une cachexie générale peuvent, en troublant la nutrition du cerveau, donner lieu à des accidents mentaux. Sont dans ce cas le
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES
diabète , la leucémie, Y anémie pernicieuse, le carcinome, le sarcome. De plus, le diabète peut être cause d'une intoxi¬ cation des centres nerveux déterminant le coma diabé¬ tique. Au cours de V urémie' peuvent survenir divers délires, du coma et des convulsions. La cholémie peut provoquer de l’excitation maniaque, du coma ; elle détermine une dyspnée persistante qui peut, par une surcharge du sang en acide carbonique, aboutir à un état de profonde torpeur.
La suppression fonctionnelle de la glande thyroïde pro duit de l’obtusion, de l’affaiblissement des facultés intel¬ lectuelles, en même temps qu’une altération particulière, myxœdémateuse des téguments; parfois aussi des acci¬ dents convulsifs et tétaniques.
Cette suppression de la fonction thyroïdienne peut avoir pour cause : un arrêt de développement congénital de la glande thyroïde ; une dégénérescence de cet organe, comme cela arrive dans le crétinisme endémique ; une ablation opératoire de la glande (la cachexie strumi- prive); enfin une altération profonde de la glande thyroïde par une lésion inflammatoire, un abcès, une gomme ou une tumeur.
La maladie deBasedow, caractérisée parl’existenee d’un goitre, de la tachycardie, des tremblements, de l’exoph- talmie et des sueurs, présente un certain contraste avec le myxœdèmt, et pourrait bien provenir d’une hypersécré¬ tion de la glande thyroïde. Au cours de cette affection, il n’est pas rare d’observer des troubles psychiques dont les principaux éléments sont : l’irritabilité, l’excitation, l’hu¬ meur inquiète, la lassitude et l’insomnie.
Très fréquemment, on cite Y épuisement comme cause de maladies mentales. On a démontré expérimentalement que les facteurs dont se compose l'épuisement : surmenage intellectuel et physique, privation de sommeil, alimenta¬ tion insuffisante, exercent un effet nettement défavorable siir les fonctions psychiques, et cela en donnant lieu à une véritable auto-intoxication. On admet que la fatigue intellectuelle est due probablement à la formation dans l’encéphale de substances épuisantes qui sont éliminées par le repos et surtout par le sommeil; tandis que V épui¬ sement intellectuel aurait pour cause un appauvrissement de l’encéphale en certains de ses éléments constitutifs, lesquels ne peuvent être récupérés que très lentement.
CAUSES PHYSIQUES.
15
L’épuisement provoqué expérimentalement par le manque de sommeil rappelle par ses caractères les psychoses d’inanition (Aschaffenburg).
Or, l’abstention expérimentale de nourriture pendant trois jours n’a pas déterminé des symptômes du môme genre (Weygandt). La valeur de l’épuisement comme fac¬ teur déterminant des psychoses est peut-être moins impor¬ tante que bien des aliénistes ne l’admettent habituellement.
Bien souvent on observe des troubles analogues à ceux qui ont été décrits dans les psychoses d’épuisement, et cela chez des sujets qui, à aucun moment de leur exis¬ tence, n’avaient subi la moindre fatigue. On peut admettre en pareil cas l'existence, chez certains sujets, d’une ten¬ dance morbide à s’épuiser pour rien, et que, par consé¬ quent, ces sujets sont en possession d’un cerveau d’une constitution anormale. Du reste, il n’existe, selon toute apparence, que quelques maladies s’accompagnant d’une cachexie somatique généralisée, comme, par exemple, la tuberculose lente ou la fièvre puerpérale, qui déterminent parfois des psychoses d)épuisement, le délire du eollapsus et la confusion mentale.
4. — Lésions cérébrales.
Il semble qu’en présence d’une . lésion destructive de l’écorce cérébrale, qui est considérée comme l’organe de la conscience, on puisse conclure à l’existence d’une alté¬ ration psychique.
Ce serait là une conclusion souvent erronée.
On trouve en effet fréquemment des lésions de la sub¬ stance cérébrale qui ne sont accompagnées pendant la vie d’aucun trouble psychique au moins apparent; abstrac¬ tion faite toutefois des lésions en foyer siégeant au niveau des centres moteurs ou des centres sensoriels et qui pro¬ duisent des troubles correspondants.
Dans certaines lésions circonscrites de l’écorce céré¬ brale, comme les tumeurs, les hémorragies, les abcès, on peut observer, à côté des symptômes dus à la destruction de certaines zones, d’autres symptômes dits de voisinage, dont les uns sont de nature inhibitrice et les autres de nature excitatrice.
La production de ces symptômes do voisinage est due à la compression du cerveau, à l’altération des vaisseaux de
16
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
la région comprimée, et, finalement, à la destruction des fibres nerveuses adjacentes au foyer lésé.
On peut observer en pareil cas des convulsions, parfois des hallucinations, souvent une faiblesse motrice avec de l’affaiblissement intellectuel, de la stupeur, et, par mo¬ ments, des phrases incohérentes stéréotypées.
Les signes de démence deviennent plus évidents sous l’influence de foyers multiples, comme dans certaines formes de sclérose cérébrale.
Il y a des cas où la coupe du cerveau démontre l’exis¬ tence de lacunes excessivement importantes, comme dans certaines porencéphalies, sans cjue pendant la vie on ait constaté des symptômes psychopathiques évidents.
Des phénomènes psychiques généraux s’observent, en outre, dans la commotion cérébrale ou l’ébranlement mécanique du cerveau dans sa totalité. Dans les formes graves de la commotion se produit le coma; dans des cas plus légers, on observe de la stupeur, des vertiges, de l’anxiété, quelquefois des hallucinations, plus rarement des idées délirantes.
Souvent, il existe en même temps de l’hyperesthésie et quelquefois de l’hyperalgésie.
Le trouble mental peut rester stationnaire ou bien subir pendant quelque temps un développement progressif.
Le plus souvent, il subsiste une sorte de disposition à divers troubles psychiques ou nerveux, parmi lesquels sont à citer surtout l’hystérie et la neurasthénie trauma¬ tiques.
Parmi les lésions diffuses qui détruisent de grands ter¬ ritoires de l’écorce cérébrale, il faut signaler la polioencé- phalite de l’enfance, qui est fréquemment suivie d'hémi¬ plégie spastique, d’épilepsie et. d’idiotie. Beaucoup de cas d’idiotie congénitale proviennent vraisemblablement de lésions inflammatoires de l’écorce cérébrale survenues pendant la vie intra-utérine.
Les phénomènes psychiques de la paralysie générale coïncident avec des altérations de l’écorcc cérébrale (Voy. chap. xix); la môme remarque s'applique aux diverses formes des psychoses dites séniles. En outre, la production dans le cerveau d’une gliose diffuse, d’une sclérose artérielle, d’une congestion ou d’une anémie, a pour conséquence fréquente l’apparition de troubles psychiques.
CAUSES PHYSIQUES.
17
5. — Affections nerveuses.
Un grand nombre de troubles mentaux se développent chez le même sujet, simultanément avec certaines affec¬ tions nerveuses.
Ainsi, très souvent le même malade présente des phé¬ nomènes de tabes associés à ceux de la paralysie géné¬ rale. Le début se fait quelquefois, en pareil cas, par l’ataxie locomotrice, mais, le plus souvent, c’est la para¬ lysie générale qui se montre la première.
[Les travaux de Joffroy, Raymond, Gilbert Ballet ont, parmi les auteurs français contémporains, contribué lar¬ gement à l’étude de ces rapports entre la paralysie géné¬ rale et le tabes.]
D’autre part, il existe des cas de tabes coïncidant avec un affaiblissement intellectuel sans tendance à l’évolution progressive.
La polynévrite, le plus souvent d’origine alcoolique, va habituellement de pair avec un syndrome mental connu sous le nom de psychose de Korsakow (Voy. chap. xxm).
Des névralgies, surtout celle du trijumeau [tic douloureux de la face] sont quelquefois accompagnées de délires mélancoliques avec idées et même tentatives de suicide. La migraine peut aller jusqu’à provoquer des altérations psychiques. Dans la chorée, il n’est pas rare d’observer des troubles mentaux de diverses formes [bien étudiées en France par Joffroy]; parmi ces troubles, il y en a qui évoluent sur un terrain infectieux. Il en est de même du tétanos. L’ épilepsie, l'hystérie et les formes multiples de la neurasthénie trouvent leur meilleure explication quand elles sont considérées comme ayant une origine psycho¬ pathique.
6. — Affections organiques diverses.
Les aveugles ont souvent une vie psychique particuliè¬ rement bien développée. Cependant, on trouve, parmi les idiots, 7 à 8 p. 100 de sujets atteints de cécité. Dans les maladies d’yeux, après l’opération de la cataracte, ou après un séjour assez long dans une chambre noire, on a eu l’occasion de constater quelquefois des délires et des hallucinations;'
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 2
18 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
Parmi les sourds-muets, 10 p. 100 au moins ont une intel¬ ligence débile. Il existe aujourd’hui dés écoles spéciales pour les sourds-muets arriérés. De plus, les sourds-muets ont une tendance quatre fois plus forte à contracter des troubles mentaux que ne l’ont les personnes en possession de tous leurs sens; ils sont enclins plus particulièrement aux idées mélancoliques et de persécution. Il n’est plus question d’idiotie par suite d’une absence congénitale des principaux sens [idiocy by deprivation).
Dans tous les pays civilisés, on a organisé un enseigne¬ ment complet des aveugles et des sourds-muets, et il n’est plus admissible aujourd’hui qu’on laisse des enfants devenir idiots par développement insuffisant ou absence de quel¬ ques-uns de leurs sens. Laura Bridgeman (de Boston), qui perdit l’ouïe et la vue à l’âge de six ans, fut instruite par Howe, qui a suffisamment utilisé chez elle le sens du tou¬ cher pour lui apprendre à écrire correctement des lettres (Voy. chap. xn).
Les affections cardiaques peuvent compromettre les fonctions psychiques par suite d’un apport insuffisant de sang artériel dans l’écorce cérébrale.
Le môme résultat peut survenir dans les affections pul¬ monaires qui déterminent un appauvrissement du sang en oxygène, avec excès d’acide carbonique. Une compression expérimentale de la carotide chez les animaux produit une insensibilité immédiate, avec altération anatomique, facile à démontrer, des cellules de l’écorce cérébrale.
L’agonie lente se reflète également dans l’état des cel¬ lules de l’écorce cérébrale, qui présentent des altérations analogues â celles qu’on trouve dans les infections aiguës. Lés affections intestinales étaient autrefois, souvent à tort; considérées comme causes de troubles mentaux.
Les fonctions et les affections des organes sexuels ont aussi leur importance dans l’étiologie des troubles men¬ taux. L’opinion d’après laquelle la perte des testicules pro¬ duit un état cœnesthétique triste est contestée par Bieger. L 'onanisme joue un rôle moins considérable que ne le croient certaines personnes peu instruites; parfois il n'est qu’un symptôme d’une affection cérébrale, comme la dé¬ mence précoce, l’idiotie, la commotion cérébrale. L’ona¬ nisme agit par épuisement et anémie, surtout quand, par exemple, on le pratique très souvent, quatre à six fois par jour. De plus, il est nuisible en déterminant un surmenage
CAUSES PHYSIf
19
de l’imagination; à cet égard, l’onanisme abortif est parti¬ culièrement fatigant, parce qu’il donne lieu à un grand nombre d’idées sexuelles et diminue ainsi la faculté de S’occuper intellectuellement de choses plus sérieuses. Un grand nombre d’états neurasthéniques en sont la consé¬ quence habituelle. Enfin, l’onaniste est souvent déprimé par la lutte inutile qu’il livre à la tentation trop forte. Le coït fréquent peut parfois provoquer un épuisement intel¬ lectuel, sans parler des dangers d’infèction. Une surexci¬ tation génitale, et parfois aussi une inertie sexuelle, constituent fréquemment un symptôme d’une affection céré¬ brale, comme la paralysie générale, la manie, l’hystérie.
Une continence sexuelle peut amener de l’agitation, des rêves voluptueux avec pertes séminales; elle peut conduire à l’onanisme, mais on ne constate guère à sa suite des troubles mentaux graves.
Les maladies des femmes ont été souvent accusées de provoquer des perturbations psychiques. Cependant l’in¬ tervention opératoire suivie de succès n’altère générale¬ ment en aucune façon les fonctions intellectuelles, ou, dans tous les cas, ne paraît exercer qu’une minime influence sur l’état psychique de la femme. Dans le cancer de l’utérus, par exemple, l’état mental des femmes est sou¬ vent, pendant longtemps, absolument normal. L’ablation des ovaires a parfois, dit-on, pour conséquence une dépres¬ sion mélancolique.
La menstruation produit chez beaucoup de femmes, d’ailleurs bien portantes, une modification d’humeur, le plus souvent triste, une légère excitation avec tendance aux lipothymies. Chez des femmes hystériques ou épilep¬ tiques, la menstruation peut provoquer des accès de la névrose correspondante. Chez d’autres, prédisposées ahx accidents mentaux, la menstruation peut être suivie de courts accès de folie périodique, d’excitation ou de dé¬ pression. Il n’y a pas lieu d’admettre une « folie mens¬ truelle » proprement dite.
Au cours de diverses affections mentales, on observe généralement une aggravation au moment de la mens¬ truation ; dans d’autres, les règles s’accompagnent d’une période d’arrêt dans les accidents psychiques. Il existe un rapport important entre les fonctions puerpérales (gros¬ sesse, accouchement et allaitement), d’une part, et les troubles mentaux, de l’autre.
20 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
La statistique démontre que 14 p. 100 des psychoses de la femme se rattachent à la puerpéralité. La proportion réelle est probablement plus grande encore, car les cas qui ne sont que transitoires ne sont pas soumis à l’examen psychiatrique, comme certaines formes d’éclampsie, les délires éphémères de la fièvre puerpérale, ou même les accès de délire du collapsus.
Aschaffenburg a vu, sur 96 femmes atteintes de maladies mentales en rapport avec la puerpéralité, 25 cas de manie dépressive, 46 cas de démence précoce, 10 cas de récidive de démence précoce, 7 cas de paralysie générale, 1 cas d’épilepsie et 5 cas de psychoses par épuisement ( amenlia et collaps-delirium). Ces 5 derniers cas rentrent dans la catégorie de ceux que Furstner a décrits sous le nom de « folie hallucinatoire des femmes en couches ».
Sur les 96 cas, les trois cinquièmes se rapportaient au travail de Y accouchement avec ses suites, un peu plus de un cinquième se rapportaient à la grossesse, le reste se liait à la lactation. Étant donné que des cas tout à fait sem¬ blables de psychoses d’épuisement se présentent sans aucun rapport avec la puerpéralité, il est évident que ce dernier facteur étiologique n’exerce aucune action spéci¬ fique; il fait éclater seulement une disposition à délirer, restée jusque-là latente. [C’est l’opinion professée par la plupart des manigraphes français contemporains : Magnan, Gilbert Ballet, Joffroy.] Le type clinique est la plupart du temps à forme dépressive ; souvent il prend aussi l’aspect de la stupeur. Bien que les formes cliniques les plus variées puissent s’observer au cours de diverses phases de la puerpéralité, il faut cependant remarquer que la majorité des cas appartient à la démence précoce.
La ménopause et Y âge de V involulion peuvent également faire éclater une série de troubles intellectuels, princi¬ palement des états de mélancolie, ainsi que des accès de folie intermittente; parfois aussi de l’affaiblissement intel¬ lectuel, avec bu sans hallucinations.
b. — Causes morales.
Indépendamment des altérations parallèles de l’écorce cérébrale, les troubles psychiques s’accompagnent d’une série de phénomènes somatiques, telsque modifications de l’activité du cœur et des organes respiratoires, de la mo-
CAUSES MORALES.
tilité et aussi des organes de la digestion et de diverses sécrétions. Par contre, les causes morales jouent dans la production de véritables affections mentales un rôle bien moins important qu’on ne l’admettait jadis. En effet, naguère encore on considérait comme causes de maladies psychiques • certains états moraux, tels que la nostalgie, les soucis, le remords, l’amour malheureux. A un examen plus attentif des cas de ce genre, on retrouve le plus souvent une disposition à l’anomalie intellectuelle, qui existait déjà avant la cause morale, de sorte que celle-ci n’a plus que la valeur d’un facteur purement oc¬ casionnel déterminant. [En 1862, Marcé enseignait déjà que les troubles mentaux survenant sous l’influence des causes morales s’associent généralement à une organisa¬ tion intellectuelle défectueuse. Cette thèse est adoptée par la majorité des psychiatres français actuels.] Dans la folie périodique, certains accès succèdent à une émotion mo¬ rale, comme le deuil, une frayeur ou un événement heureux.
Les psychoses d’involution sont parfois précédées d’impressions morales tristes. Les hystériques voient fré¬ quemment s’aggraver leur état, par suite d’une émotion quelconque. A l’occasion d’une violente émotion qui s’empare de la foule, on constate çà et là quelques cas de troubles mentaux. Ainsi, par exemple, en 1896, lors du couronnement de l’empereur de Russie, à Moscou, une panique s’est produite parmi dix mille personnes. Or, trois d’entre elles seulement furent atteintes d’aliénation mentale. Cette proportion si minime indique que le choc psychique en lùi-même n’a qu’une importance tout à fait secondaire, et que, pour qu’on en puisse tenir quelque compte, il faut faire intervenir avant lui l’indispensable anneau intermédiaire, c’est-à-dire la prédisposition. Baelz dit que, pendant un violent tremblement de terre à Tokio, lui-même et d’autres personnes ont été subitement frappés d’une paralysie émotive : tout d’un coup et pen¬ dant plusieurs heures, ils ont perdu toute sensibilité, pen¬ dant que la perception, la mémoire et le jugement conti¬ nuaient à fonctionner. Plus fréquemment, des émotions prolongées, comme le chagrin, une grave responsabilité, une inquiétude persistante continuelle, exercent une in¬ fluence funeste sur les fonctions psychiques.
Mais, ici encore, il faut tenir compte d’autres circons-
22
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
tances qui viennent s’ajouter aux causes purement mo¬ rales, comme les privations de nourriture et de sommeil, le surmenage intellectuel, les traumatismes, les émotions ayant trait, par exemple, aux accidents de chemins de fer.
Henneberg parle de troubles mentaux en rapport avec le spiritisme. Là, il faut distinguer deux catégories de faits. D’une part, il s’agit de débiles intellectuels qui, attirés par les idées spirites, se laissent dominer par des auto-suggestions et, à l’occasion, versent dans la folie, en raison de leur prédisposition innée aux troubles psychi¬ ques. [Dans ses leçons du mardi à la Salpêtrière, en 1902, Raymond a présenté plusieurs exemples de débiles in¬ tellectuels versant dans le délire, sous l’influence des pra¬ tiques spirites.] Un deuxième groupe comprend des sujets, déjà délirants qui espèrent s’expliquer leur état par le spiritisme.
Les affections mentales déjà constituées subissent moins qu’on ne l’admettait autrefois l'influence des émotions. Certes, une visite des parents n’est pas indifférente aux mélancoliques ou aux maniaques. Cette émotion accable davantage les uns et excite plus violemment les autres ; de même, des paralytiques généraux sont, en dehors de l’asile, souvent plus agités que pendant leur internement à cause des émotions multiples auxquelles ils sont expo¬ sés. Mais jusqu’à quel point la marche des diverses affec¬ tions mentales se trouve-t-elle influencée parles émotions, soit au point de vue de leur durée, soit au point de vue de leur gravité, c’est là une question qui échappe jusqu’à présent à toute indication précise.
Contagion psychique.
Il arrive parfois que certaines anomalies mentales se révèlent chez des personnes de l’entourage immédiat d’un aliéné. Déjà, dans le domaine psychologique, nous obser¬ vons des faits analogues. Ainsi, les enfants présentent souvent de Yccholalie, c’est-à-dire la tendance à répéter des mots qu’ils ont entendus, ou de Yéchopraxie, ou la tendance à imiter les mouvements qu’on exécute devant
Le rire, les bâillements provoquent chez beaucoup de personnes une imitation involontaire de ces actes. Des
CONTAGION PSYCHIQUE. 23
bizarreries sont souvent adoptées par leur entourage ; c'est ainsi que le peintre Diefenbach trouva des disciples qui portaient son costume primitif tout à fait excentrique et qui imitaient sa manière ascétique de vivre.
Dans les écoles de filles, on a observé plu,s d’une ibis qu’une enfant atteinte de convulsions hystériques ou de mouvements choréiques provoquait chez beaucoup de ses compagnes une tendance aux mêmes troubles moteurs, de sorte que, pour arrêter la propagation de ces accidents, il avait fallu licencier les écoles pour quelque temps. On sait, d’autre part, qu’un sujet se laisse hypnotiser avec d’autant plus de facilité et de succès qu’il avait déjà assisté à l’hypnotisation d’autres personnes. Parfois l’imitation ou la suggestion jouent aussi un rôle important dans les actes des foules ; l’histoire contient un grand nombre de faits dans le genre des cortèges de flagellants ou des pro¬ cessions dansantes.
Nous trouvons aussi un exemple de contagion psychique dans la folie communiquée ou induite. Des personnes qui vivent dans l’intimité d’un aliéné peuvent contracter une affection mentale caractérisée par les mêmes idées délirantes, et, parfois, les mêmes troubles sensoriels; c’est ce qu’on désigne sous le nom de folie à deux ou de folie par induction.
Si les sujets contagionnés sont des membres de la fa¬ mille de l’aliéné principal, on pourrait supposer que l’alïec- tion mentale soit éclose sous l’influence d’une cause commune. Mais souvent, à côté des parents, on voit se laisser entraîner dans le délire des personnes de caractère très faible, et des femmes la plupart du temps.
Dans beaucoup de cas de folie processive, le plaideur délirant trouve dans son entourage des partisans ferme¬ ment convaincus qu’il a raison dans ses revendications. Quand le sujet psychiquement contagionné est soustrait à l’influence du malade principal, on peut espérer sa gué¬ rison. On a décrit sur cette variété de folie de véritables épidémies psychiques. Au Brésil, de 1880 à 1890, on vit se livrer à une propagande active le réformateur Antonia Maciel Conseitreiro, un malade atteint de délire systé¬ matisé ( paranoia ) avec illusions sensorielles, idées reli¬ gieuses et de persécution. S’intitulant «envoyé de Dieu », il prêchait un ascétisme très sévère et la lutte contre le luxe, la franc-maçonnerie et le gouvernement. II réunit
24 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
autour de lui douze apôtres et gagna enfin de si nom¬ breux et si fanatiques adeptes qu’il fallut employer la force armée et envoyer des troupes pour combattre les effets de son prosélytisme.
En Russie, on cite des cas nombreux où des aliénés atteints d’hallucinations mystiques ont pu fonder des sectes religieuses.
[On trouvera dans un ouvrage français peu connu de Jolly des aperçus très ingénieux sur cette question : De l'imitation considérée dans ses rapports avec la philosophie, la morale et la médecine ( Mémoires de l'Aca¬ démie de médecine, Paris, 1846, t. XII). j
B. - CAUSES ENDOGÈNES DES TROUBLES MENTAUX a. — Prédisposition héréditaire ou acquise.
Chez la plupart des aliénés, une étude approfondie des antécédents révèle que dans leur famille, et principalement chez les ascendants, il y a eu des cas de perturbation psychique. En outre, on trouve fréquemment, parmi les parents des aliénés, des personnes atteintes d'affections nerveuses, d’alcoolisme, de diabète sucré, ou bien des sujets ayant soit des caractères bizarres, soit une organi¬ sation exceptionnelle de l’intelligence (talents ou génies), soit des aptitudes criminelles, soit enfin des tendances au suicide. Les statistiques sont peu d’accord, en raison de l’incertitude des données fournies par l’histoire des anté¬ cédents. Cependant, on peut admettre pour ces affections mentales héréditaires une proportion moyenne d’au moins 60 à 70 p. 100.
Parmi les maladies héréditaires, nous pouvons distin¬ guer plusieurs modes de transmission :
1° Transmission directe d’une maladie avant la nais¬ sance. Cela s’observe parfois dans la syphilis congénitale qui peut être suivie d’une paralysie générale au cours de l’enfance ;
2° Lésion du germe par des éléments toxiques. C’est ainsi que très fréquemment des parents alcooliques ont des enfants atteints de débilité mentale.
Il est démontré actuellement que l'ivresse au moment de la conception est particulièrement dangereuse pour l’intelligence de l’enfant
PRÉDISPOSITION HÉRÉDITAIRE OU ACQUISE. 25
3° Transmission héréditaire d’une constitution cérébrale défectueuse qui présente par ce fait moins de résistance dans la lutte contre les influences nuisibles comme la sy¬ philis, l’alcoolisme, l’infection puerpérale ; c’est encore à cause de cette constitution anormale d’origine héréditaire que le cerveau des descendants contracte des maladies analogues à celles observées dans les cerveaux de la ligne ascendante.
La transmission héréditaire d’une affection par l’un des parents (père ou mère) constitue l’hérédité directe ou immédiate. Quand la maladie . est transmise par les grands-parents, il s’agit de l’hérédité atavique. Si la trans¬ mission provient d'une ligne latérale (cousins germains, grand-oncle, tante), l’hérédité est dite dans ce cas colla¬ térale. Si les deux parents (père et mère) étaient aliénés, on dit que l’hérédité est accumulée. Si la folie des parents existait déjà au moment de la conception, on a affaire à la forme la plus grave de l’hérédité accumulée.
Voici un exemple, d’après Ivurella, d’un cas d’hérédité grave qui montre en môme temps les rapports pouvant exister entre les psychoses et la criminalité :
□
Michelle
caraclêreviderf denn-idiot meurtrier buveur marié à
la sœur d'un bandit.
-
Sous le nom d'hérédité progressive, on comprend le
26
ÉTIOLOGIE
TROUBLES NERVEUX.
cas où la maladie des descendants est plus fortement accusée que chez les ancêtres. Ainsi, une mère imbécile peut avoir un enfant idiot; ou bien le père est atteint d’un trouble mental ne nécessitant pas un traitement dans un asile, tandis que l’état de l’enfant est très grave.
Morel a établi, pour la dégénérescence progressive, le schéma suivant :
Première génération : Dépravation morale et débauche.
Deuxième génération : Tendance à l’apoplexie, aux névroses, à l’alcoolisme, à la paralysie générale.
Troisième génération : Psychoses, suicides, impulsions criminelles.
Quatrième génération : Débilité intellectuelle d’origine congénitale, idiotie, anomalies du développement, diffor¬ mités, extinction de la famille.
Cette prétendue loi se confirme très rarement. A côté de la dégénérescence progressive, il faut compter avec la possibilité d’une amélioration d’une famille par l’en¬ trée de membres sains. On considère comme favorisant la dégénérescence d’une famille : l’inceste, le mariage entre proches parents, comme cela se voit dans les mai¬ sons princières et nobles, les familles juives et certaines communes rurales.
L’arbre généalogique suivant représente l’histoire de deux familles d’un village, alliées entre elles dans plusieurs générations ; malgré l’accumulation d’influences nuisibles, on y trouve encore quelques membres sains.
Il faut, en outre, distinguer {'hérédité similaire et Y hé¬ rédité dissemblable. On voit parfois (comme chez plusieurs membres de l’arbre généalogique précédent) que les psychoses des ascendants et des descendants peuvent se ressembler çà et là avec la fidélité d’une copie photo¬ graphique. D’autre part, nous pouvons observer le cas d’un père paralytique général qui engendre un fils atteint de folie intermittente. Il est parfois difficile de fixer l’hé¬ rédité d’une maladie déterminée, parce que cette der¬ nière peut comprendre dans son évolution diverses étapes qui diffèrent souvent beaucoup les unes des au¬ tres. Ainsi, la mère peut être une déprimée et la fille une maniaque, et pourtant toutes les deux sont sous le coup d’une seule et môme affection héréditaire ; les deux états présentés par elles, différents en apparence, ne sont que des phases d’une môme affection qui est la
PRÉDISPOSITION HÉRÉDITAIRE
tous les 4 normaux -g £ morts tous les cimj à la
^ S S suite d'une dclampsic infantile
|! Jjj
folie intermittente. Avec Sioli, Vorster, on réunit divers groupes de maladies mentales relevant d'une môme héré¬ dité.
En première ligne vient la folie intermittente, qui con¬ stitue un groupe assez bien déterminé ; on la trouve souvent chez beaucoup de membres de la même famille. Leurs troubles mentaux ont parfois entre eux une grande ressemblance, quoiqu’ils puissent aussi présenter les aspects cliniques les plus différents ; mais la nature et l’évolution de ces troubles sont pourtant telles qu’on doit les ranger tous dans le groupe de la folie intermittente ou périodique.
Environ 90 p. 100 des malades atteints de folie inter¬ mittente doivent leur trouble psychique à l’hérédité. On peut trouver dans ces familles de fous circulaires des
28
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
cas de débilité mentale, d’hystérie ou d’épilepsie mais il est rare, au contraire, d’observer dans ces mêmes l'anrilles des paranoïques, des déments ou des idiots.
Un autre groupe, qu’il faut bien sépqrer du premier, comprend les cas d’idiotie ou de démence juvénile ou sénile ( démence précoce, démence sénile) qui apparaissent assez souvent dans une seule et même famille. Sur plu¬ sieurs frères et sœurs, les uns deviennent déments parfois dans la jeunesse, les autres ne le deviennent que plus tard, dans la vieillesse. Ces derniers ont déjà dans bien des cas manifesté auparavant leur état psychopathique par un caractère entêté ou des idées bizarres. D’autre part, il existe au point de vue héréditaire une certaine parenté entre les psychoses d’involution et quelques formes de la folie sénile.
Nous pouvons encore former un autre groupe de troubles mentaux basé sur les rapports héréditaires existant entre les diverses formes de l’alcoolisme et de l’épilepsie. C’est à ce groupe qu’appartient l’arbre généalogique suivant :
Buveur tjmaeuunaccéi de folie .mort dlune
□ □
ALIÉNÉE
EPILEPTIQUE
FRÊREmorl à ' ZOans d’un délire dLcooHque.
□
Les différentes formes de la neurasthénie constitution¬ nelle et de la folie dégénérative se groupent dans une seule et même famille.
Le bégaiement se transmet souvent du père au fils.
La paralysie générale est très rare chez plusieurs membres d’une môme famille, puisque nous admettons comme facteur le plus important de cette maladie la syphilis. Néanmoins, chez environ 40 p. 100 des para¬ lytiques généraux, on trouve une hérédité psychopa-
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE.
29
thique, et souvent aussi des stigmates de dégénérescence.
Il est à noter que dans certaines familles la tendance au suicide est habituelle, sans qu’on puisse signaler l’exis¬ tence de véritables psychoses.
Tandis que l'idiotie et l’imbécillité congénitales sont, dans la proportion d’environ 60 p. 100, d’origine hérédi¬ taire, la folie dégénérative est héréditaire dans une pro¬ portion aussi élevée que la folie intermittente ou à double forme.
Stigmates de dégénérescence.
[Ce sont les travaux de Morel et de Magnan qui ont répandu et vulgarisé la connaissance des stigmates phy¬ siques et psychiques de la dégénérescence mentale.]
Chez des sujets à hérédité pathologique, chez des aliénés ou des criminels, on observe fréquemment des anomalies congénitales soitdansla conformation du corps, soit d’ordre psychique, appelées stigmates de dégéné¬ rescence.
On a beaucoup exagéré leur importance. Il s’agit, d’une part, de défauts de conformation consistant tantôt en un développement excessif d’organes rudimentaires forte¬ ment indiqués, soit en une déformation importante d’au¬ tres organes. D'autre part, on range parmi ces stigmates de dégénérescence une série de particularités psychiques.
Un examen attentif permet de trouver un de ces signes à l’état isolé chez tout individu. Mais il faut reconnaître que leur existence par groupes s’observe principalement chez des sujets anormaux au point de vue cérébral.
Ces stigmates indiquent une déviation dans le déve¬ loppement d’un 'certain nombre d’organes et permettent, quand ils sont vraiment accumulés, de supposer paf analogie que le cerveau lui-même a dù subir quelque anomalie dans son développement. Pourtant, — ce n’est là qu’une supposition , et il n’existe à cet égard rien qui puisse avoir force de loi, — chez des malades atteints de formes graves de la folie, les stigmates de dégénéres¬ cence se trouvent accumulés en grand nombre (dans la proportion de 80 p. 100). Chez des sujets sains ou peu atteints, cette accumulation de stigmates est infi¬ niment plus rare et ne s’observe que dans la proportion de 10 p. 100 environ.
30
ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVI
Flanche I. Fig. 1. — Oreille en pointe de Darwin-Woolner chez une femme atteinte de paralysie générale, a, tubercule de Darwin (vrai tubercule de l’oreille) ; b, extrémité de l’organe déchirée par une boucle d’oreille.
Planche I. Fig. 2. — Oreille de cercopithèque appartenant à un paralytique général, a, sommet de l’oreille en pointe ; b, tuber¬ cule de Darwin ; c, fistule congénitale.
Planche I, Fig. 3. — Oreille de Wildermuth observée, chez un alcoolique, a, l’anthélix très saillant dépassant dans sa partie supérieure l’hélix; en outre, b, le lobule de l'oreille soudé, etc, appendices auriculaires.
Planche I. Fig. 4. — Petitesse et atrésie congénitales des oreilles; déformation appelée oreille de chat.
Stigmates somatiques de dégénérescence. — Taille. — Nanisme ou gigantisme. Visage efféminé chez des hommes, comme la figure 1 en offre un exemple frappant.
Déformations du crâne. — Microcéphalie, déterminée par la petitesse du cerveau ; crâne d 'aztèques (1), au froid fuyant; crâne en forme de tour ou de clocher; scoliose du crâne. En pareil cas, il faut se demander toujours, et avant tout, si l’on n’est pas en présence d’une anomalie crânienne acquise par l’hydrocéphalie, la syphilis, le rachitisme ou les traumatismes dus au forceps au moment de l’accou¬ chement.
Œil. — Coloboma [ou division congénitale de la cho¬ roïde], asymétrie dans la coloration des iris ; taches de l’iris ; pupilles ovales ou excentriques ; absence congéni¬ tale, totale ou partielle de la matière colorante du pigment de la choroïde ou albinisme ; émergence anormale de l’ar¬ tère centrale de la rétine; cécité congénitale. r Oreille. — Tubercule de Darwin (Voy. PI. I, fig. 1 et 2); oreille de Morel avec l’hélix enroulé ; oreille de Wilder¬ muth avec l’anthélix saillant (Voy. PI. 1, fig. 3), oreilles en anses de panier (Voy. fig. 2); oreille de cercopithèque avec le sommet en pointe (Voy. PI. 1, fig. 2); lobule de l’oreille adhérent (Vov. PI. I, fig. 3); oreilles trop petites (Voy. PI. I, fig. 4).
Bouche et dénis. — Persistance des dents de lait; implan¬ tation irrégulière des dents ; absence des incisives ; bec-
(1) [Les aztèques sont les anciens indigènes du Mexique.]
Tab. /
' fïff.,3.
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE. 31
de-lièvre ; gueule de loup ; voûte palatine en ogive ; luette bifide.
Exlrémilés. — Luxation habituelle ; polydactylie (Voy. fig. 3); syndactylie; pied plat.
Epiderme. — Polymas- tie et verrues comme le montre la figure 4 chez un ca ta tonique ; le lentigo persistant; cheveux et poils anormalement épais; barbe chez les femmes ; sourcils irrégu¬ lièrement plantés; double toilrbillon de cheveux sur le sommet du crâne; gri- sonnement des cheveux et calvitie précoces.
Organes génitaux. — Épispadias et liypospa- dias, cryptorchidie; phi¬ mosis; aspermie; azoo¬ spermie; utérus infantile, bicorne; bifidité ou atré¬ sie du canal vaginal.
Stigmates somatiques profonds de dégénéres¬ cence : anomalies dans la conformation du cœur, des poumons, du foie, des reins, de la rate ; cæcum pourvu d’un ap¬ pendice vermiculaire trop développé ; dixième côté flottante.
Stigmates psychiques et nerveux de dégénéres¬ cence : intolérance pour l’alcool, migraines, ano¬ malies de l’articulation verbale, crampes et cour-
ig. ï. — Jiamius leminm cliez un épileptique ; fortes pannicules de graisse, particulièrement aux deux mamelles (gynécomastie) ; bassin trop large.
FiS- 3- - Polydactylie.
STIGMATES DE DÉGÉNÉRESCENCE. 33
batures, rêvasseries et divagations nocturnes, habitudes vicieuses, penchant aux'mensong'ës, aptitude aux illusions et aux hallucinations.
[F ont également partie des stigmates psychiques de dégé-
Fig. 4. — Polymastic chez un catatoniqüe. — 1, petite tache pig¬ mentée, un peu surélevée; 2, mamelon normal; 3, ‘petite tâche pigmentée ; i, tache de pigment d’un brun foncé ; 5, petite' tache pigmentée; 6, mamelon normal avec un petit appendice;' 7,' tache pigmentée; 8, tache de pigment brun clair.
nérescence, d’après Magnan, les obsessions et les impul¬ sions, toutes les manies ei, phobies, appelées encore par cet auteur les syndromes épisodiques de la dégénérescence men¬ tale .]
Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 3
34 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
b. — Causes prédisposantes.
Sexe.
Dans l’ensemble, les asiles d’aliénés contiennent autant 1 d’hommes que de femmes, tandis que les établissements a pénitentiaires contiennent à peu près huit fois plus 1 .d’hommes que de femmes. Pourtant, la répartition des 1 *ormes de la folie prises une à une est différente : les i femfnes sont atteintes plus souvent que les hommes de la 1 psychose intermittente, de l’hystérie et de la mélancolie I d’involution ; de plus, elles se heurtent, dans les diverses ] phases du travail de la parturition, à d’importantes causes J occasionnelles de maladies mentales. Par contre, les j hommes sont particulièrement exposés à l’alcoolisme, et aussi, par suite de l’infection syphilitique, à la paralysie ] générale (autrefois, 7 paralytiques hommes pour une femme; actuellement, la proportion est de 5 à 3 pour 1).
La- folie raisonnante, en particulier le délire processif, i s’observe la plupart du temps dans le sexe masculin, de môme que la neurasthénie et l’épilepsie.
Assez souvent, dans le cours de la vie apparaît un mo¬ ment de prédilection pour les affections mentales, une époque de moindre résistance cérébrale, qui varie pour les diverses psychoses. Les nombreuses formes de la démence précoce, et, en première ligne, l’hébéphrénie, se présentent de préférence dans les années qui suivent immédiatement la puberté ; elles- peuvent pourtant s’ob¬ server encore pendant toute la période comprise entre trente et quarante ans. La mélancolie, dans le sens le plus strict de ce terme, appartient à l’âge d’involution, c’est- à-dire entre quarante et cinquante-cinq ans, période à laquelle commencent habituellement des troubles men¬ taux dits séniles. La paralysie générale préfère l’âge viril mûr, entre trente-cinq et quarante-cinq ans, d’abord parce qu’elle n’apparaît qu’après un intervalle de plusieurs années à partir de l’infection syphilitique, et puis aussi, Sans doute, à cause du surmenage physique et intellectuel qui coïncide précisément avec cette phase de la vie. La
CAUSES PRÉDISPOSANTES. — AGE. 35
psychose intermittente (mélancolie, manie) surgit ordi¬ nairement vers l’époque de la puberté ; pourtant, cette psychose peut ne se produire la première lois que pendant l’Age d’involution. L’épilepsie, et l’hystérie se manifestent d’ordinaire au moment de la puberté ; souvent, elles appa¬ raissent aussi dès l’enfance.
Los influences de la race se déterminent avec peu de cer¬ titude. Certaines psychoses se manifestent dans ses carac¬ tères principaux d’une façon assez uniforme chez beau¬ coup de peuples ; on a vu, par exemple, un Abyssinien atteint du même délire de négation accompagné de la même contracture des muscles de la bouche qu’on observe chez nos catatoniques. Chez les Germains, l’alcoolisme joue certainement un grand rôle, constaté déjà depuis Tacite : « Adversus sitim non temperanlia (Pas de tempé¬ rance en ce qui concerne la soif) ». Les buveurs de schnaps de l’Allemagne du Nord fournissent un plus grand con¬ tingent d’aliénés que les buveurs de bière de l’Allemagne du Sud. Les peuples latins sont bien moins buveurs d’al¬ cool. La race juive parait très prédisposée aux troubles mentaux en général (4 à 6 fois plus que les autres races, d’après Buschan), en particulier à la psychose intermit¬ tente, et, comme beaucoup d’Orientaux (par exemple Mahomet), à l’hystérie. On dit que les maladies mentales sont rares chez les Chinois. La paralysie générale est rare en Irlande, en Espagne, en Abyssinie et au Japon, bien que la syphilis y soit fréquente. De même, en Allemagne, il y a de grandes variations quant à la paralysie générale : dans les villes industrielles, on la constate plus souvent qu’ailleurs. Les états d’excitation semblent sévir davantage et se présenter avec plus d’expansion dans certaines con¬ trées de l’Allemagne du Sud. Il est à noter à ce propos que c’est dans l’ancienne Bavière que la statistique crimi¬ nelle relève le plus de blessures corporelles. A remarquer encore que les suicides sont bien plus fréquents en Saxe que dans l’Allemagne du Sud, et surtout que chez les na¬ tions latines. Aux grandes époques historiques, les carac¬ tères des psychoses ont subi certaines modifications.
L 'influence de l’éducation est moindre que celle de la prédisposition. Des frères et sœurs qui ont été élevés séparément tombent parfois malades d’une façon tout à fait identique. Souvent les deux influences se combinent ; par exemple, l’enfant d’une mère hystérique peut à la
36 ÉTIOLOGIE DES TROUBLES NERVEUX.
fois être atteint héréditairement et aussi être soumis, ce qui arrive presque toujours, à une éducation maladroite, nullement en rapport avec sa nature. Ce qui est encore pire dans cet ordre d’idées, c’est le cas extraordinaire¬ ment fréquent de pères ou môme de mères alcooliques, qui ont cette habitude, très répandue, aussi néfaste qu’im¬ morale, de faire prendre des alcools à leurs enfants. Il n’est pas douteux qu’une éducation trop dure, sans joie, de môme qu’une éducation trop douce, pleine de gâteries, exerce une influence défavorable. Tout aussi absurde est l'indifférence des éducateurs, qui bien souvent laissent pendant des années les enfants s’adonner à l’onanisme ou au mensonge, sans y prendre garde. Dans les établisse¬ ments supérieurs d’instruction, on néglige trop souvent le développement des forces physiques, l’habileté manuelle et l'exercice régulier des organes des sens. En se préoc¬ cupant exclusivement de la culture de l’esprit, on nuit assez souvent à la vie de l’àme, autant qu’au développe¬ ment d’une volonté personnelle et d’un caractère viril. Pour que, de toutes ces circonstances défavorables, naisse une psychose, cela suppose presque toujours qu’il y ait, en outre, une prédisposition particulière. Mais, étant donné que cette dernière est justement très répan¬ due, on devrait d’autant plus prendre en considération toute spéciale les influences nuisibles que nous venons de mentionner et qui sont autant d’auxiliaires de la pré¬ disposition.
Professions.
L’absence de profession est assez souvent le symptôme d’une anomalie intellectuelle. Les vagabonds se recrutent en grande partie parmi les imbéciles, les épileptiques, les alcooliques et les hébéphréniques. Certaines profes¬ sions exposent à des dangers spéciaux : les aubergistes, les voyageurs de commerce de vins et spiritueux sont menacés de l’alcoolisme ; les artistes, les savants., les spé¬ culateurs sont exposés à des troubles intellectuels par surmenage; bien des professions qui exigent une vie mou¬ vementée exposent à la syphilis. Mais souvent la dis¬ position à subir une influence nuisible précède le choix d’une profession. Ainsi, certains individus ont une prédi¬ lection pour le métier d’aubergiste, parce qu’ils aiment à boire.
CAUSES PRÉDISPOSANTES. — PROFESSIONS. 37
Il y a des maladies d’origine industrielle, qui entraînent des troubles psychiques ; par exemple, l’empoisonnement par le sulfure de carbone chez les ouvriers du caoutchouc, le rayonnement de la chaleur sur la tête dans les indus¬ tries qui emploient des hauts fourneaux.
État civil. — Il y a un peu moins de troubles mentaux chez les gens mariés que chez les célibataires, ces der¬ niers ayant souvent renoncé au mariage en vertu d’une disposition psychopathique.
Service militaire. — Le service militaire n’est pas une cause directe de troubles mentaux. Pourtant, des états psychopathiques qu’on n’avait point constatés auparavant se révèlent parfois pendant la durée du service militaire ; par exemple, l’imbécillité, l’épilepsie. Les troupes en cam¬ pagne sont exposées à l’éclosion de maladies mentales par suite de fatigues, d’émotions, de traumatismes généraux ou cérébraux, de maladies fébriles. Il faut tenir aussi compte de la recrudescence possible de l’influence de l'al¬ coolisme et de la syphilis.
Régime pénitentiaire. — Environ 4 p. 100 des sujets internés dans les maisons de correction sont mentalement malades.
Autrefois, on parlait de la « folie pénitentiaire ». En réalité, il s'agit là de variétés morbides se présentant aussi bien ailleurs que dans les prisons.
Rudin a trouvé, sur 94 aliénés tombés malades en pri¬ son, 50 cas de démence précoce. Sur ce nombre, les uns avaient été atteints dans leur jeunesse d’une affection mentale aiguë, puis s’étaient lentement abrutis pendant une vie de vagab.ondage ; d’autres, des criminels habituels, ayant commis des crimes de bonne heure et ayant été souvent punis, étaient devenus malades en prison; d’au¬ tres enfin, criminels d’occasion, sont tombés malades pen¬ dant leur détention.
De plus, Rudin trouve huit épileptiques, neuf alcooli¬ ques, trois hystériques, deux imbéciles et quatre para- noïques. Cet auteur a constaté, en outre, que dans 28 cas, à côté de la maladie fondamentale, se produisait un épi¬ sode hallucinatoire, avec prédominance des hallucinations auditives;. cet épisode disparut ensuite, tandis que la ma¬ ladie fondamentale persista. C'est avant tout la détention cellulaire qui paraît provoquer cette complication épiso¬ dique.
PSYCHOPATHOLOGIE
Chez les épileptiques se produisent parfois, en prison, des accès subits d’agitation, ce qu’on appelle en allemand le Zuchlhausknall ( accès subits observés dans les maisons de réclusion).
[Marcé, se fondant sur les travaux de Sauze, de Lélut et de Baillarger, a émis dès 1862 cette opinion que les causes générales de la folie dite pénitentiaire sont indépendantes de l’emprisonnement et inhérentes non à la prison, mais aux prisonniers. Les faits suivants sont actuellement par¬ faitement démontrés : 1° Parmi les inculpés dont la folie est constatée dans la prison, il en est qui étaient malades au moment où ils ont été condamnés à la détention; 2» des crimes et des délits sont trop souvent commis par des aliénés, au début de leur affection mentale non reconnue ; 3° beaucoup de prisonniers sont des aliénés atteints de débilité mentale ou d’imbécillité. De là, la nécessité de plus en plus urgente de soumettre tous les inculpés à un examen spécial au point de vue des fonctions psy¬ chiques.]
IV. - PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE
A. — LES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
Le fonds de la conscience se compose d’un ensemble complexe, par l’analyse duquel nous arrivons à distinguer deux sortes d’éléments psychiques : l°les éléments du con¬ tenu objectif fourni par l’observation, c’est-à-dire les sen¬ sations, puis 2° les éléments subjectifs, c’est-à-dire les sen¬ timents simples.
Toute sensation possède deux propriétés essentielles :1a quantité et l’intensité, qui nous renseignent sur le monde extérieur. Un son dont le nombre de vibrations égale 300 provoque en nous une sensation auditive qualitative¬ ment différente de celle produite par un son d’un nombre de vibrations égal à 320. Le sel de Glauber a, au point de vue de la qualité, un goût différent de celui du sel de cui¬ sine. A la couleur marquée par la raie D du spectre cor¬ respond une autre sensation visuelle que celle produite par la raie R. L’intensité de la sensation aiguë produite par la détonation d’un canon est autre que celle que pro¬ duit la décharge d’un fusil. A une solution de chlorure de
ÉLÉMENTS PSYCHIQUES. 39
sodium à 10 p. 100 correspond une sensation cle goût plus intense que si la solution est à 2 p. 100. A mesure que la lumière du jour diminue, l’intensité d’une seule et même couleur diminue aussi.
Quant aux rapports existant entre les excitations senso¬ rielles et les organes périphériques correspondants, nous renvoyons le lecteur aux manuels de physiologie, de même que pour tout ce qui concerne la loi de l’énergie senso¬ rielle, établie par les travaux de Jean Müller et de Helm- holtz. Cette loi enseigne que, quel que soit le mode d’exci¬ tation d’un organe sensoriel, ce dernier ne réagit que par les sensations qui lui sont propres. Par exemple, un coup reçu sur l’œil ou un courant électrique appliqué sur cet organe provoquent toujours la même sensation optique : des éclairs.
L’excitation doit avoir une certaine intensité pour pro¬ duire une sensation appréciable, correspondant à ce que les psychologues appellent le seuil de l' excitation.
Si l’on tire un coup de fusil à une distance de 3 kilomè¬ tres, nous pouvons bien voir la fumée de la poudre sans pouvoir, la plupart du temps, entendre le moindre bruit. A mesure que s’approche cette source d’excitation, on finit par atteindre le point (le seuil d’excitation) à partir duquel se dégage une sensation déjà appréciable. A mesure que l’excitation augmente, l’intensité delà sensation augmente aussi, d’abord vite, ensuite plus lentement, jusqu’à ce que, linalement, le point culminant de l’excitation soit atteint, c’est-à-dire un degré au delà duquel l’intensité de la sen¬ sation cesse d’augmenter, alors même que l’excitation deviendrait plus forte encore.
Par exemple, nous ne remarquons plus d’augmentation dans l’intensité du son quand un coup de feu est tiré d’abord à une distance de 6 mètres, puis à une distance de 3 mètres de nous.
L’augmentation de l’intensité de la sensation n’est nul¬ lement en raison directe de l’augmentation de l’excitation. La règle approximative qu’on peut établir à ce sujet est que l’excitation doit augmenter dans une proportion géométrique, pour que l’intensité de la sensation puisse augmenter dans une proportion arithmétique (loi de Weber).
Chaque sensation simple a comme troisième caractère subjectif d’être agréable ou pénible. Cet effet subjectif, ce
40 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
sentiment, présente à son tour une intensité et une qualité variables. Au point de vue qualitatif, on divise les senti¬ ments en ceux qui font plaisir et ceux qui déplaisent, ou, comme on dit encore, en sentiments positifs et négatifs. La qualité du -sentiment, que ce soit plaisir ou déplaisir, est en rapport avec l’intensité et la qualité de la sensation : des sons purs ou des couleurs pures, d’intensité la plus minime, n’éveillent aucun sentiment précis. Si l’intensité de la sensation augmente, on voit se produire un sen¬ timent de plaisir, qui, au début, augmente, puis décroît jusqu’à ce que, finalement, le sentiment de plaisir sè trans¬ forme en déplaisir en passant par une phase d’indiffé¬ rence. En effet, une trop forte lumière du soleil éblouit. Une trompette dont on joue à 50 mètres de distance peut être agréable à entendre, mais tout près de notre oreille elle procur'e un sentiment pénible.
Dans le cas où le fond de la conscience se trouve altéré sous une influence morbide, il s’agit de troubles com¬ plexes, et la constatation d’un trouble isolé des sensations ou du sentiment n’est guère possible.
Les troubles élémentaires des sensations et du sentiment dont il est question ici dépendent, en grande partie, de l’al¬ tération des appareils nerveux périphériques. Telles sont, par exemple, les nombreuses hypoesthésies et hyper¬ esthésies. Ces troubles peuvent être déterminés aussi par la voie psychique, par des idées ou des images mèntales. Les troubles hystériques du sentiment et des sensations sont dans ce cas. Ils seront étudiés plus loin.
Ce qui importe davantage pour la psychopathologie, c’est l’analyse des images psychiques, qui peuvent se diviser en trois classes principales : 1° images mentales ou idées ; 2° sentiments ou émotions, et 3° volonté. Les idées sont des images mentales provenant des sensations. Les mouve¬ ments d’âme, dont les plus importants sont les manifesta¬ tions affectives, émotionnelles et volontaires, constituent des images psychiques provenant également et avant tout des sensations. Mais les propriétés de ces dernières images sont toujours plus compliquées que la somme des proprié¬ tés des éléments sensitifs qui les composent. Par exemple, l’image mentale provoquée par l’accord do-mi-sol de la gamme du do majeur est quelque chose d’autre que la simple somme des sensations qui correspondent aux sons isolés de do, de mi et de sol.
ÉLÉMENTS PSYCHIQUES. 41
On indiqué assez souvent comme schéma du processus psychique relatif à une simple action quelconque la série des éléments suivants : 1» excitation ; 2° sensation ; 3° re¬ présentation ou image mentale ; 4° mouvement.
Mais ce n’est là qu’une énumération bien incomplète. C’est ainsi que le côté émotionnel ou affectif du processus psychique paraît tout à fait négligé. De plus, régulière- \ment, au lieu d'une seule représentation mentale, il y a une foule de représentations plus ou moins complexes qui entrent en cause. On a souvent coutume d’expliquer cette série psychique par le processus matériel suivant : le sti¬ mulus venu du dehors influencerait d’abord un neurone sensitif dans la couche corticale du cerveau ; puis l'exci¬ tation partant de ce neurone se communiquerait, au moyen des fibres d’association qui se trouvent dans l’écorce cérébrale, à un ou à plusieurs neurones chargés d’emma¬ gasiner le souvenir des sensations analogues; finalement, l’excitation serait de nouveau transmise par des fibres d’association à un neurone moteur, à quoi succéderait le mouvement musculaire.
Le chemin parcouru par l’excitation depuis les organes des sens jusqu’à l’écorce cérébrale nous est certainement aussi bien connu, dans beaucoup de cas, que la voie suivie depuis le cerveau jusqu’aux différents muscles. Dans l’écorce cérébrale elle-même, nous connaissons aussi les portes d’entrée et de sortie de l’influx nerveux. Grâce aux remarquables travaux de Broca, de Fritsch, de Hitzig, de Meynert, de Ferrier, de Munk, de Wernicke, de Horsley, de Sherrington, de E.-H. Hering et d’autres, nous savons qu’une destruction ou une perturbation ayant pour siège le lobe occipital du cerveau met une entrave à la percep¬ tion d’excitations optiques. De même, une destruction du lobe temporal du cerveau empêche la perception des exci¬ tations acoustiques, comme la destruction de la circonvo¬ lution de l’hippocampe supprime la perception des exci¬ tations d’ordre gustatif ou olfactif.
Nous savons en outre que la destruction de certains segments de la circonvolution centrale antérieure entraîne la paralysie des groupes déterminés de muscles, et que la destruction du segment postérieur de la troisième circon¬ volution frontale gauche produit de l’aphasie motrice. Le fait que les cellules pyramidales, dites cellules motrices ou cellules de Beelz (Voy. PI. IV), cellules caractérisées
42
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRA
par leurs importantes dimensions, sont cantonnées exclu¬ sivement aux circonvolutions centrales, tendrait à prouver que ces circonvolutions sont chargées d’une fonction spé¬ ciale, à laquelle les autres parties de l’écorce ne parti¬ cipent point.
Quels sont les phénomènes anatomo-physiologiques qui constituent le processus matériel parallèle qu’il faut admettre à partirde l’excitation survenantdans les centres sensoriaux jusqu’au moment où celle-ci est transmise aux sphères motrices ? C’est là un problème pour la solution duquel nous ne possédons encore aucun point de repère suffisamment précis.
D’ordinaire, on explique que, pour la formation d’une idée, d’une image mentale, il faut que, en plus de l’excita¬ tion du centre sensoriel correspondant à l’image, il y ait encore excitation d’un grand nombre d’autres régions de l’écorce.
Ainsi, par exemple, pour former, à l’aspect d’une rose, l’image mentale de cette fleur, il faut avoir non seulement l’impression optique de cet objet, mais encore le souvenir d’impressions tactiles et olfactives correspondantes.
Toutefois, aucun schéma ne peut donner une idée suffi¬ samment claire de la complexité du processus psychique. A cet égard, les divers essais faits pour démontrer par des schémas les régions de l’écorce cérébrale chargées de telle ou telle fonction, ainsi que les fibres destinées à ces régions, ne constituent encore qu’une série d’hypothèses. Constatons aussi que. le terme de « fibre d’association », sous lequel Meynert a désigné les fibres tangentielles reliant les diverses régions de l’écorce les unes avec les autres, ne donne nullement droit de localiser le processus psychique des associations d’idées dans ces éléments ana¬ tomiques. D’ailleurs, Bethe et d’autres ayant réussi à démontrer que le cylindraxe de ces fibres d’association est composé d’un certain nombre de fibrilles primitives, on peut déduire de cette structure anatomique que la complexité de ces fibres au point de vue de leurs fonc¬ tions est beaucoup plus grande qu’on ne le croit généra¬ lement en anatomie cérébrale.
Dans l’étude des états psychopathologiques, nous nous occuperons principalement de divers troubles psychiques élémentaires. Tout d’abord, nous traiterons la question des troubles de la perception, par conséquent les troubles
TROUBLES DE LA PERCEPTION.
43
du processus psychique, qui va depuis le moment où se produit l’action du stimulus extérieur jusqu’au moment où Vidée pénètre dans la conscience. Nous étudierons ensuite les troubles de l'association des idées-, les troubles de la sensibi¬ lité et, finalement, les troubles de la volonté.
B. - TROUBLES DE LA PERCEPTION
La perception est la représentation mentale d’un objet qui influence présentement nos sens. Si l’objet de la représentation , au lieu d’ôtre perçu, n’est que pensé , nous le nommons image de souvenir ou notion de l'imagi¬ nation.
Les notions existantes dans la conscience, se présentan et disparaissant continuellement, ne sont pas pour nous à tout moment également claires, mais l’attention se porte tantôt vers l’une de ces notions, tantôt vers l’autre. Wundt a comparé ce rapport entre les perceptions et l’attention au champ visuel en disant que : « entre les notions perçues dans le champ visuel de la conscience, il n’en est jamais qu’une seule, ou quelques-unes seulement, qui pénètrent dans le point lucide de la conscience, dans la partie la plus claire de la conscience ».
11 désigne cet acte de l’attention sous le nom d ’apercep- tion.
Chaque notion résultant d’une perception est également modifiée par des éléments du souvenir. Quand, par exemple, nous lisons un mot, nous ne le concevons point lettre par lettre. Il se passe en réalité ceci : quelques lettres sont vues tout à fait clairement; d’autres moins distinctement; d’autres encore ne sont pas vues du tout, mais seulement complétées par le souvenir. Comme on sait, à l’endroit où le nerf optique entre dans la rétine, corres¬ pond, dans notre champ visuel, une tache noire que nous n’apercevons pas d’ordinaire, mais que nous comblons avec les éléments environnants. Ce procédé de suppléance la perception par des éléments reproduits à l’aide du sou¬ venir est désigné sous le nom d’ assimilation (Voy. p. 54).
La faculté de la perception dépend avant tout du carac¬ tère particulier et de l’état de la personnalité intellectuelle. La rapidité et la sûreté de la conception varient chez chaque individu; par l’exercice, on peut accélérer la per¬ ception. 11 existe une série desubstances, telles que l’alcool,
44 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
la morphine, le trional et d’autres narcotiques, qui nuisent au travail de la perception. Par contre, d’autres produits chimiques, comme les bromures, ne l’influencent pas. Une fatigue résultant d’un manque de sommeil de plusieurs heures est fortement nuisible à la faculté de la perception, et, par contre, un manque de nourriture pendant plusieurs jours ne l’est pas du tout.
Une diminution quantitative de la perception se cons¬ tate assez souvent comme suite d’une lésion des appareils sensoriels, soit récepteurs, soit conducteurs, soit centraux. C’est ainsi, par exemple, qu’on constate l’abaissement et même la suppression de la vue par suite de l’atrophie du nerf optique.
La surdité d’origine périphérique comporte souvent une explication analogue.
Plus fréquemment se produisent des altérations quali¬ tatives de la faculté de la perception. Rentrent dans cet ordre de phénomènes les illusions de perception chez les gens parfaitement normaux, illusions grâce auxquelles une impression extérieure est faussement interprétée. Ainsi, par exemple, on prend un léger coup frappé à la porte pour, un coup de canon; ou, par suite de l’irritation déterminée par la vessie trop pleine, on se croit inondé. Toutes ces fausses perceptions constituent autant d’illu¬ sions. Il nous arrive aussi, dans la vie de tous les jours, de croire reconnaître une personne, alors que c’est une simple illusion. La certitude subjective peut, en pareil cas, être tellement grande qu’en lisant un mot nous croyons souvent avoir vu exactement certaines lettres qui n’y sont pas du tout. Celui qui dirige son attention dans une seule direction est facilement exposé à des illusions. Un collec¬ tionneur d’insectes, par exemple, prendra souvent de petits bouts de bois pour des scarabées qu’il recherche. C’est surtout à la tombée du jour, et dans le courant de la nuit, que de telles illusions se conçoivent.
Le Iloi des aulnes, de Goethe, présente un excellent exemple d’illusions dites simultanées, c’est-à-dire éprou¬ vées par plusieurs personnes en môme temps. C’est ainsi que sur un navire dont le cuisinier était mort, l’équipage tout entier crut voir ce cuisinier boiter sur les vagues, jusqu’à ce qu’on eut reconnu que le revenant n’était autre qu’une épave.
Certaines superstitions, comme celles qui se rattachent
TROUBLES DE LA PERCEPTION. 45
aux légendes, du grand serpent de mer, ou du moine de la mer, ont pour origine des aberrations analogues.
Chez les aliénés, on désigne sous le nom d 'illusions sen¬ sorielles élémentaires les troubles qui sont localisés dans l’organe périphérique des sens. C’est ainsi que des bour¬ donnements et des tintements d’oreille produits par des battements artériels sont pris pour de l’eau qui coule, une inondation, le déluge. Des phénomènes endoptiques de la rétine peuvent conduire à des illusions visuelles comme les étoiles, les étincelles. De môme aussi une lésion de la cornée produit la sensation visuelle d’un corps vitré, terne, ou de mouches volantes.
S’il survient un trouble dans le domaine des centres sensoriels, le malade éprouve des illusions qu’il sent lui- même être quelque chose d’étrange ; ce sont les hallucina¬ tions ou les fantômes de la perception. Il voit toujours les mêmes figures et les mêmes animaux, perçoit la môme odeur, entend des paroles invariables, surtout des expres¬ sions qui se répètent d’une façon rythmique : « Viens donc ! viens donc! » ou « Tue-le ! tue-le ! » Ce sont fréquemment des paroles de menace ou d’insulte : « Voleur, voleur, voleur ! » ou « Assassin, assassin, assassin ! » C’est surtout dans la folie alcoolique que se produisent ces sortes d’hal¬ lucinations.
De pures illusions, où la perception est faussée, s’ob¬ servent dans beaucoup de psychoses. Une malade atteinte de catatonie voyait des moustaches sur les visages des autres malades. Un homme atteint de délire alcoolique, à la vue des pancartes portant les noms des malades avec les vêtements pendus à la tête des lits de ses compagnons, les prenait pour des corps humains et fit un jour une esquisse dont les diverses parties étaient dessinées telles qu’il croyait les voir. Ces illusions reposent sur le pro¬ cessus psychologique de l’assimilation.
Aux hallucinations dites simples , dans lesquelles il s’agit de perceptions très élémentaires (sons, apparitions de lumière, etc.), on oppose les hallucinations complexes, dans lesquelles il s’agit de paroles, de figures, souvent aussi de perceptions venant simultanément de divers sens.
Dans les hallucinations simples, il s’agit d’une irritation d’origine purement centrale: des images mentales .de nature plus ou moins complexe sont reproduites avec la vivacité d’une image réellement perçue, et projetées dans
46
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
le monde extérieur. Certes, la distinction entre les illu¬ sions et les diverses sortes d’hallucinations est souvent embarrassante. Dans cette appréciation, il arrive plus d’une fois qu’on néglige certains éléments de perception. [Esquirol attribue le symptôme d’hallucination à des sujets qui ont l’intime conviction d’une impression réellement perçue, alors qu’il n’existe pas d’objets extérieurs suscep¬ tibles de la provoquer.] Griesinger désigne les hallucina¬ tions sous le nom d'images d'origine subjective, qui se pro¬ jettent à l’extérieur et qui acquièrent une objectivité et une réalité apparentes; tandis que les illusions sont, pour lui, le résultat de l’altération d’une image réellement perçue par des éléments subjectifs qui viennent s’y mêler. Grashey admet qu’une erreur du jugement entre enjeu en même temps; il insiste sur l’augmentation d’intensité des images dégagées par les centres sous l’influence des excitations pathologiques.
Zicken admet l’hypothèse suivante : l’excitation partie d’une cellule du souvenir parcourt le chemin opposé à la règle pour parvenir à la cellule de sensation. En confor¬ mité avec cette théorie, on a donné, avec Kahlbaum, le nom de réperception à ces phénomènes psychiques.
Tout d’abord, il faut bien remarquer que des halluci¬ nations ne constituent pas dans toutes les circonstances un symptôme d’une affection mentale. A. Lehman raconte que, dans une promenade, il vit une vieille femme avec des vêtements rouges, portant un enfant sur le bras et assise sur une pierre au milieu du gazon d’une bruyère. A plusieurs reprises, il essaya de parvenir jusqu’à elle, mais elle disparaissait toujours avant qu’il eût atteint la pierre ; l’endroit était éloigné de toute habitation et il n’était pas possible que quelqu’un eût pu s’y cacher.
Artificiellement, on peut provoquer des troubles senso¬ riels, illusions ou hallucinations par la cocaïne, la santo- nine, la belladone. De plus, Jolly est parvenu, au moyen d’un courant galvanique appliqué contre l’oreille, à pro¬ voquer des hallucinations : tout d’abord, le sujet soumis à l’expérience entendit un son, puis une prière, et, fina¬ lement, il vit le corps de celui qui disait cette prière. Chez des naufragés, on a observé, dès le deuxième ou troisième jour passé dans une chaloupe errant à l’aventure, des hallucinations de la vue et de l’ouïe. Que ces hallucina¬ tions eussent pour cause l’inanition, cela est peu probable
TROUBLES DE LA- PERCEPTION . 47
après les résultats des expériences de Weygandt dans lesquelles une abstention de nourriture, même pendant trois jours, n’a produit aucun trouble de la conception. Il faut plutôt admettre, dans ces cas, comme cause pre¬ mière, l’épuisement par. l’insomnie, le surmenage, et sans doute aussi l’anxiété extrême des naufragés. Des illusions tout à fait isolées se produisent également chez des sujets extrêmement épuisés ou ayant de grandes dispositions aux troubles nerveux ; aussi, certains enfants y semblent particulièrement enclins.
Dans les maladies mentales, les hallucinations consti¬ tuent un symptôme extrêmement fréquent. C’est presque uniquement dans les formes les plus graves d’idiotie et dans certaines variétés de paranoïa à évolution systéma¬ tique, en particulier dans le délire processif, que les hal¬ lucinations sont totalement absentes. Au point de vue du diagnostic différentiel, ces troubles sensoriels offrent un point d’appui aussi peu sûr que l’élévation de la tempéra¬ ture dans un grand nombre de maladies internes o» chi¬ rurgicales.
Le plus souvent, ce sont des hallucinations de l’ouïe (phonisrrtes ou acoasmcs) qui constituent le symptôme initial. On voit les malades se tenir debout, très atten¬ tifs, prêtant l’oreille pour guetter les impressions illu¬ soires. Parfois, ce sont d’abord des bruits vagues, qui ultérieurement deviennent des paroles. Une femme alcoo¬ lique n’entendait, pendant des mois, rien du tout, sinon qu’on l’appelait clairement par son nom. Assez souvent, c’est non seulement le sens des sons qui change, mais encore le timbre de la voix qui diffère. Ce sont, par exemple, des voix de femmes ou d’hommes, ou les habi¬ tants du pays natal, parfois deux ou trois personnes qui parlent simultanément. « C’est comme au théâtre », disent quelquefois les malades. Généralement les hallucinés désignent çes troubles sensoriels comme étant des voix qu’on entend. Parfois, on dirait un chant ou de la mu¬ sique, ou bien les voix ont un « son céleste ». Dans quelques cas, une seule oreille perçoit ces voix, mais le plus souvent ce sont les deux oreilles qui les entendent. Certains ma¬ lades y prennent un plaisir silencieux. Ils écoutent leurs voix en souriant. D’autres en sont irrités, s’imaginent qu’on se moque d’eux, ont peur et veulent fuir devant l’hallucination. On voit des malades se plaindre de maux
48 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
de tête que leur occasionnent les voix. Ils cherchent alors à se boucher les oreilles. Un malade catatonique, pour se débarrasser des voix, se frappait la tête contre le mur. Il essayait aussi d’éloigner les voix en faisant des culbutes. 11 n’est pas rare que les malades atteints d’hallucinations menacent leur entourage, auquel ils attribuent les voix qui les tourmentent. Quelquefois aussi les malades répondent aux voix, engagent même de véritables dialogues avec elles. Cette particularité a été remarquée surtout chez des paralytiques généraux.
Il arrive que le malade, projetant ses images auditives dans une direction tout à fait déterminée, attribue à ses voix une direction fixe. Il croit, par exemple, les entendre venir dés -coups du balancier d’une pendule, du bruit d’un fourneau chauffé, du son de la sonnette de l’appartement ; bien plus, il les perçoit quelquefois comme venant de ses pieds ou des pieds d’autres personnes.
Assez souvent les malades s’imaginent que tout ce qu’ils pensent, voient ou éprouvent, on le leur crie à l’o¬ reille. C’est ce qui constitue le symptôme de la pensée répétée à haute voix. « Les voix expriment exactement, et toute la journée les pensées ou les histoires intimes, successives de chaque jour. »
Analogue à cela est le phénomène de la double pensée. Le malade, à côté de la marche ordinaire de sa pensée, croit entendre une seconde fois, sous forme de perception de l’ouïe ou d 'écho, exactement tout ce qu’il pense. Ainsi, en lisant ou en écrivant, il entend les paroles correspondantes. Ce n’est qu’en lisant à haute voix qu’il fait parfois dispa¬ raître ces hallucinations. En d’autres cas, les hallucinations semblent faire au malade une première lecture à haute voix.
^ Les troubles sensoriels de la vue no sont pas moins variés que ceux de l’ouïe. Ce sont tantôt des percep¬ tions plus ou moins illusoires, tantôt de véritables hal¬ lucinations, soit élémentaires, comme les lumières, étin¬ celles, étoiles, brouillards, soit complexes, comme des figures, de grandes scènes dramatiques avec des douzaines de personnages en action. Quelquefois, une figure ne se présente que comme une image ou un tableau, et, dans quelques cas, l’image est transparente. Dans d’autres, la vision se présente comme un être vivant et cache même les objets réels qui se trouvent derrière elle. Certaines visions
TROUBLES DE LA PERCEPTION.
49
suivent les mouvements des yeux ; d’autres, par contre, se tiennent immobiles. D’ordinaire, quand on ferme' les yeux, les hallucinations visuelles élémentaires persistent, mais les hallucinations plus complexes disparaissent. Uhthoff cite un cas où, à l’occasion d’une hémianopsie homonyme du côté droit, se produisit une hallucination optique dans la moitié défectueuse du champ visuel droit; cela, évi¬ demment, en raison d’une lésion ou d’une perturbation dans le lobe occipital gauche. On a en outre recherché si une hallucination optique peut être redoublée au moyen d’un prisme placé devant les yeux. Dans les premiers essais, l’expérience ne réussit pas ; mais le malade, après avoir vu des objets réels redoublés à travers le prisme, aperçut aussi en double les sensations optiques hallucina¬ toires.
Parfois, il survient pourtant chez le malade des doutes sur la réalité de l’hallucination. Ainsi, une femme atteinte de délire alcoolique, qui croyait voir des papillons et cherchait à les attraper, déclarait, aussitôt qu’elle avait serré les objets imaginaires dans sa main, que tout cela n’était pas réel.
La plupart du temps, les hallucinations produisent l’impression d’une complète objectivité, de sorte que des sujets instruits assurent dans leur convalescence qu’ils ont entendu les voix provoquées par leur affection céré¬ brale, aussi nettement qu’ils entendent actuellement parler le médecin. Parfois, les malades peuvent fixer leurs hallu¬ cinations visuelles en les dessinant _ . _ . _ .
Il faut mentionner aussi les hallucinations du goût et de l’odorat.
Les aliments, disent les malades, ont un goût de sang, de poison. Dans la chambre il y a une odeur de roses, de soufre, de sueur ou de matières fécales.
Plus fréquentes sont les hallucinations tactiles. Le ma¬ lade sent des attouchements, des fourmillements, des cha¬ touillements, des picotements.
Les hallucinations thermiques ne sont pas rares non plus ; le malade trouve qu’il fait une chaleur étouffante, ou un froid glacial.
Los hallucinations d’ordre organique, provenant des troubles sensitifs des organes, jouent aussi un grand rôle.. Les malades croient qu’ils sont devenus plus grands ou. plus petits, que les os leur sortent du corps, que leurs Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 4
50
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
entrailles sont desséchées, qu’il y a comme un courant électrique qui parcourt tout leur corps. Ces sortes d’hallu¬ cinations sont souvent extraordinairement tenaces. C’est surtout pendant la nuit qu’elles troublent les malades et qu’elles les mettent souvent dans un état de violente exci¬ tation. Les hallucinations génitales tourmentent aussi les malades d’une façon particulièrement pénible. Chez quel¬ ques-uns, les hallucinations de ce genre sont favorisées par des accidents morbides réels ayant pour siège les organes génitaux.
Une variété d’hallucinations, celles du sens musculaire, a été observée récemment plusieurs fois. C’est sans doute à des troubles du centre moteur de la musculature des yeux que sont dus les phénomènes de micropsie et de macropsie grâce auxquels le malade voit tous les objets ou trop grands ou trop petits. Plus fréquemment, ce sont les centres moteurs du tronc et des extrémités qui sont le siège d’hallucinations. Le malade croit alors qu’il plane dans les airs ; il s’imagine s’élever ou s’abaisser dans l’espace ; il sent que son lit marche sur des roues ou qu’il estlui-môme projeté par ici ou parla.
On observe aussi quelquefois des hallucinations mo¬ trices des muscles du langage : il semble au malade qu’il dit, malgré lui, telles ou telles paroles. [M. Séglas a étudié en France les hallucinations verbales psychomotrices.] On a contesté l’existence de ces hallucinations en objectant que, dans ce cas, ce sont des hallucinations de l’ouïe qui jouent le principal rôle. Mais cette objection tombe en présence du cas rapporté par Cramer : un sourd-muet qui avait appris à parler par signes et par paroles articulées présentait des hallucinations verbales motrices : il lui semblait qu’une parole était dite après qu’il l’avait déjà pensée lui-même. N’étant pas capable de concevoir l’image auditive d’un son, il devait donc nécessairement éprouver des hallucinations se rapportant à l’image motrice ver¬ bale.
Assez souvent, il s’agit d’hallucinations composées, comme on peut déjà le conclure de quelques-uns de nos exemples : les voix entendues paraissent appartenir à une personne aperçue dans une hallucination visuelle. Parfois les hallucinations composées ont pour origine des hallu¬ cinations simples. Ainsi, une excitation génitale persiste pendant des semaines; finalement le malade croit voir la
TROUBLES DE LA PERCEPTION. 51
nuit une femme errer autour de lui ; simultanément, il s’imagine entendre ses paroles.
En outre, les diverses hallucinations alternent très sou¬ vent chez le même malade. Tantôt, il entend quelque chose ; puis c’est une lumière qu’il aperçoit ; plus tard, il sent une odeur de sang ou éprouve une sensation de chaleur.
On dit encore qu’une hallucination est réflexe quand, à une fausse impression dans le domaine d’un des sens, cor¬ respond une perception illusoire dans le domaine d’un autre sens. Déjà l’homme normal croit lui-même parfois ressentir la douleur, en voyant un autre homme se couper avec un couteau.
Certains malades se sentent remplis de la soupe qu’ils voient. Une femme est hors d’elle en entendant un bruit violent, par exemple une porte qu’on ferme bruyamment; cela lui donne des illusions de la sensibilité générale, qu’elle exprime quand elle se plaint « qu’on la brise ». Des hallucinations auditives réflexes proviennent d’états d’irritation du centre du langage.
Dans nos rêves, nous éprouvons souvent des phéno¬ mènes analogues. Nous voyons, par exemple, sous l’in¬ fluence d’une légère douleur, la gueule d’une bête sauvage devant nous. Il m’est arrivé à moi-même, à l’occasion d’une douleur causée par la présence d’un grain de sable dans la conjonctive de l’œil, de voir, en songe, au milieu d’une surface rouge, un point couleur orange d’un vif éclat, dont la lumière éblouissante provoquait tout à fait la même douleur que celle qui, après mon réveil, était encore produite par l’excitation tactile de la conjonctive.
Sous le nom de pseudo-hallucinations (Hagen, Stoer- ring), ou à' hallucinations de l' aperceplion (Kahlbaum), [ou encore d'hallucinations psychiques (Baillarger)], on désigne des perceptions sans objet, variées et mobiles, remplacées les unes après les autres : aux visages suc¬ cèdent des figures, des pages imprimées, des fleurs, des personnages costumés. Ces images semblent se tenir devant les yeux, mais ne se trouvent nullement en rap¬ port avec le champ visuel. Elles ne sont pas ordonnées dans l’espace et n’ont, en aucune façon, un caractère d’objectivité. Les malades en parlent quelquefois en disant qu’ils voient ces images « avec des yeux intérieurs » [ou « dans leur tête »].
52
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Au point de vue du diagnostic différentiel, l’iînportance des troubles sensoriels n’a pas une valeur très considé¬ rable. Les plus caractéristiques sont encore les troubles sensoriels observés dans le délire alcoolique, où ils pré¬ sentent ceci de particulier : ils surviennent ordinairement en masse. Il y a, par exemple, à la fois : fourmillement, souris, insectes, papillons, oiseaux. De plus, ces troubles se laissent modifier par la suggestion, et ne sont pas inac¬ cessibles à la critique. Assez souvent, il est vrai, ce sont des scènes dramatiques auxquelles les malades parti¬ cipent, mais où ils conservent leur présence d’esprit, et où la connexion avec le monde extérieur sé maintient. Nous avons déjà remarqué que dans la folie alcoolique se pro¬ duisent, parfois des hallucinations auditives rythmiques, et que quelquefois, dans la paralysie générale, s’engagent des dialogues avec les voix imaginaires. Les diverses formes de la « démence précoce » s’accompagnent très fréquemment d’hallucinations.
Le cocaïnisme détermine souvent des troubles senso¬ riels. Les hallucinations des hystériques ont ordinaire¬ ment un caractère romanesque ; les cadavres de parents, l’image de la personne aimée, des policiers, y jouent un grand rôle. Les épileptiques, au contraire, ont, dans leurs délires, des hallucinations mystiques : ils voient des flammes de l’enfer, des anges, des diables ; le tout avec une prédilection pour la couleur rouge.
Il faut compter parmi les troubles de perception la ten¬ dance à passer vite d’une impression à une autre, ten¬ dance qui se montre dans des états de surexcitation, et plus particulièrement dans les états maniaques. Le terme (Yhi/perproséxie employé pour désigner cet état ne se justifie pas, puisque l’attention n’est nullement augmentée, mais au contraire diminuée, et que cette faculté pousse le malade, d’une manière fugace, vers, chaque impression nouvellement perçue, sans qu’il soit capable de l’appro¬ fondir.
La faculté de perception se trouve augmentée dans cer¬ tains états mentaux anormaux. D’autre part, il arrive que les organes périphériques des sens sont encore capables de fonctionner et que, à un examen attentif, on constate encore la capacité de percevoir des impressions détaillées. Cependant, le plus souvent certains malades n’aperçoivent que d’une manière extrêmement défectueuse les notions
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 53
qui pénètrent dans le champ de la conscience. Déjà à l’état normal, sous l'influence de la fatigue ordinaire, nous trou- vonssouventdifficile, àuneheure tardive du soir, de suivre le développement d’une conférence théorique, que nous eussions sans peine compris dans l’après-midi. Sous l’action de l’alcool, de divers narcotiques (paraldéhyde, trional), et aussi du morphinisme, cette faculté de per¬ ception est affaiblie.
A la suite d’une forte fatigue, quelquefois au moment de nous réveiller ou bien à l’occasion d’une courte frayeur au moment de nous endormir, nous pouvons constater un commencement de la désorientation mentale.
Ce trouble, qui consiste en une incapacité de s’orienter dans la situation présente et d’ordonner lés impressions dans l’espace et dans le temps, s’observe avec une très grande fréquence chez les aliénés. C’est avant tout dans l’épilepsie que se montrent des états plus ou moins graves d’obscurcissement de la conscience ; mais on en observe également dans les intoxications, les délires fé¬ briles, l’hystérie, les états de stupeur, la folie à double forme, les psychoses par épuisement.
Quelquefois se produisent des états de confusion men¬ tale dans lesquels les troubles de la perception se trou¬ vent au premier plan ; on en constate dans la psychose polynévritique, la paralysie générale, la démence sénile, les délires toxiques et fébriles. Dans la stupeur catato- nique, de môme que dans la surexcitation maniaque, la perception des idées est souvent mieux conservée qu’on ne pourrait le croire au premier abord.
Par des émotions et des conceptions correspondantes, l’attention peut être dirigée exclusivement vers un seul ordre d’idées, par exemple vers des idées mélancoliques.
C. - TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES
Sous le nom d 'association on comprend avant toùt la liaison de deux idées entre elles. Pourtant la formation de l’idée résulte déjà elle-môme de procédés de liaisons de sensations et d’impressions dans l’acte de la perception. Si les trois sons d’un accord résonnent ensemble, l'idée correspondante présente une nouvelle «impression, qui est autre chose que la simple somme de ces trois sensations isolées ; en pareil cas, il est survenu ce qu’on appelle une'
54
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
fusion. Dans l’idée, comme on l’a déjà indiqué, certains éléments composants sont souvent fournis par les impres¬ sions extérieures des sens, tandis que d’autres éléments qui viennent s’yjoindre proviennent d’idées déjà acquises antérieurement par nous.
Cette sorte de formation d’idées constitue l’acte de Y assimilation. Par exemple, quand on entend prononcer un mot, on ne perçoit clairement d’ordinaire que quelques sons isolés, et l’on reconstitue les autres d’après les acqui¬ sitions mentales antérieures. Les illusions des aliénés représentent souvent le résultat d’une assimilation dans laquelle les éléments de reproduction sont prépondé¬ rants.
Wundt désigne sous le nom de complications l’associa¬ tion d’images psychiques d’espèce inégale. Par exemple, en parlant on sent pour ainsi dire vibrer, à l’unisson avec les vives images acoustiques des mots, la sensation du mouvement nécessaire pour l’expression de ces mots, et, s’il s’agit d’idées concrètes, on a, en outre, l’image optique du mot, et peut-être encore aussi la sensation du mouvement graphique correspondant.
La théorie des complications de Wundt s’appuie sur les constatations anatomiques dans les diverses formes des troubles du langage. Le relâchement et la perte de cet étroit enchaînement des images associées par le pro¬ cédé de « complication » (troubles qui s’observent dans les cas d 'aphasie motrice, d’ aphasie sensorielle, de sénilité, etc.) ont été parfois désignés sous le nom de dissociation.
Les associations successives correspondent à ce que les anciens psychologues, et aussi quelques psychologues modernes (entre autres Ziehen), appellent tout court les associations d'idées. Ici se produisent successivement les deux idées liées entre elles par association : d’abord l’élé¬ ment reproducteur, ensuite l’élément reproduit. Souvent la première idée est fournie par une impression sensorielle extérieure : on voit une pomme et l’on pense à Ève ; on entend un coup de feu et l'on pense à la guerre. En con¬ tinuant d’appliquer le procédéà un troisième et quatrième élément, il peut se former toute une série d’associations.
Dans la vie normale, nous admettons comme tout à fait compréhensible et naturel que les idées se rangent uniquement d’après leur sens logique. A la vérité, ce n’est qu’en partie seulement que les associations se succèdent
TROUBLES DE L'ASSOCIATION DES IDEES. 55
d’après de purs rapports de sens, de coordination, de subordination, de rapports attributifs, de rapports de cause à effet et autres procédés semblables, comme par exemple dans cette série: «maison, — affaires, — commerce, — traité de commerce, — intérêt personnel, ou géné¬ ral ». Le plus souvent, c’est l’habitude ou l’exercice qui jouent un grand rôle dans ce travail d’association. On réunit des idées parce qu’on les a souvent trouvées unies dans l’espace ou le temps, comme : « eau, — poissons », « Pâques, — printemps ». Ou bien on réunit des idées parce qu’on les a souvent exprimées et parce qu’on s’y est exercé au point de vue du langage.
|Un Français fera, en vertu de ce procédé, l’asso¬ ciation suivante : « vessie, — lanternes », à cause de ce proverbe très populaire : « Prendre des vessies pour des lanternes ». Il unira aussi souvent ces deux mots : « Tra¬ vailleurs, mer » (Les Travailleurs de la mer).]
Çà et là on trouve, et cela même chez des personnes normales, une indication d’association d’idées, faite d'après la ressemblance des sons, sans qu’il y ai t le moindre rapport de sens entre les deux mots, [par exemple lorsque quelqu’un, entendant parler de la ville russe Charkow, pense au savant Charcot].
• [Des exemples de ce genre ne manquent point dans la conversation des Français, et souvent on peut voir figurer dans une série de phrases un groupe de mots comme : « maison, — saison, — raison, — la Malmaison»; ou bien : « table, — fable, — sable, — affable ».]
La tendance à ces associations par assonance se mani¬ feste plus vivement dans les états de fatigue ou de lassi¬ tude, et aussi d^ins l’intoxication par l’alcool. On connaît le penchant que l’on a dans le degré initial de l’ivresse [et l’on peut s’en convaincre dans toute réunion animée où l’on boit] à faire des jeux de mots, des calembours et des rimes. Il s’agit là évidemment d’un relâchement dans l’enchaînement coordonné des pensées.
Un état de faim violente provoque aussi cet affaiblisse¬ ment dans le travail de la pensée; après une abstinence de nourriture pendant soixante-quinze heures, j’ai pu établir 48 p. 100 d’associations par assonance. Çà et là le mot prédominant produit une association consonante, en apparence sans aucun lien, et amène ensuite un autre mot qui ne se rattache au mot premier ni par le sens, ni par le
56
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
son. Parfois aussi on observe le phénomène de la para- phasie, quand on dit un autre mot que celui qu’on voulait prononcer. [C’est ainsi qu’à propos du mot initial « Répu¬ blique » j’associai le mot « Russie», au lieu de « France » que j’avais sur la langue, et quoique j’eusse devant les yeux l’image optique de l’empereur de Russie.] Partout ici il s’agit d’un relâchement de l’enchaînement associatif avec production des images motrices du langage mal appropriées, et dégagement trop facile des impulsions motrices.
Dans un groupe d’états morbides, ce relâchement est particulièrement accusé ; par exemple, dans les états maniaques. Une malade à qui l’on disait : « Vous suez, assurément » répliquait : « Oui, dans la sueur de ton front, autrement non ».
[C’est comme si, en français, on répondait à quelqu’un qui parlerait de « fourrage » : « C’est vous qui êtes fou de rage.]
On parlait devant une malade d’ « isolement pour la nuit ». Aussitôt, elle interrompit : « Mariés pendant la nuit, nuit de noces, les étoiles brillent aussi la nuit ». C’est là un exemple d’enchaînement d’idées évoquées uniquement par un mot [nuit). C’est là-dessus que repose le trait fonda¬ mental de la fuite des idées dans les états maniaques. Les malades associent, dans leur besoin de parler, d’innom¬ brables phrases qui n’ont qu’une relation tout à fait super¬ ficielle, en vertu de la volubilité du langage ou de la ressemblance de sons, et non point d’après le sens des idées; ils n’obéissent à aucune direction vers une idée déterminée comme but.
Dans une intense fuite d’idées se présentent, outre ces divagations continuelles [et cette « conversation par em¬ branchement » (Joffroy)], encore plus souvent des associa¬ tions par assonance jusqu’à ce qu’enfln les paroles soient enfilées sans le moindre lien, sans la moindre suite.
En voici un exemple :
Le 20 septembre, jour de la Septuagésime, xx° siècle, voilà ce que c’est quand on n’a pas les dates dans la tête ! 7 fois 8 ça fait ? parfait. Préfet. Buffet. Restaurant.
Aschaffenburg a trouvé, chez certains maniaques, jusqu’à 100 p. 100 d’associations par assonance.
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 57
Toutes les formes de ce besoin violent de parler ne se caractérisent pas exclusivément par ces divagations à l’infini. Il y a certains malades, en particulier les déments précoces, qui profèrent des discours dans lesquels on constate, avant tout, un retour fréquent de certaines idées et de certaines tournures de phrases ; ce qui constitue la stéréotypie du langage.
Chez d’autres, on trouve une suite d’expressions absolu¬ ment décousues, sans liaison, môme sans liaison d’asso¬ ciation par assonance, une incohérence complète. De ce verbiage vide de sens, que Forel appelle salade de mots, avec ses mots stéréotypés, le sténogramme suivant fournit un exemple observé chez une démente précoce :
Bonjour, mon bon Jésus, beaucoup de plaisir pour tes très honorés parents et merci pour ta naissance... Tu sais aussi bien tenir les comptes, bon Jésus, tu me pardonnes mes péchés, tu es aussi l’instituteur et tu t’appelles Jésus-Christ; puis-je te demander ton saint nom, ou dois-je dire : « Je suis petit, mon cœur estpur » (premier vers d’un chant d’enfant)?... Tu es Juif, bon Jésus, et la fiancée est Juive, tu l’as déjà eue et tu l’as embrassée dans ton âme, c’est ce que montre une colombe, mais le montre au miroir dans la chambre. Là, lu l’auras déjà embrassée, un verre ou un miroir montre cela, tu es doré, bon Jésus, et tu as une fiancée en or, et tu as un esprit saint.
L’incohérence est encore plus marquée dans l’exemple suivant, où les phrases stéréotypées sont également frap¬ pantes :
Maintenant il faut que vous m’épousiez par amour, pour Dieu il faut que je l’essaie : frapper sur les joues abc d, il n’a qu’à venir, ce sont comme un doute, et en voici d’autres ; maintenant cela dépend du bourreau, là où il a fait l’a h c ; mais il ne peut rien faire, maintenant je vais m’asseoir. Où eét le petit jardin? Voici la haie du jardin, voilà le cimetière, là nous sommes allés à l’école : mais avec la main il ne doit pas me frapper, je veux donc admettre que vous mon Chariot, maintenant retourne à l’école. Maintenant je vais te mettre en croix, c’est l’a b c, maintenant nous voilà dans le trèfle vert, une violette au matin ai-je comme dit à ma Mina, pourvu que nous puissions apporter une violette à notre
58
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE, grande-duchesse, nous prendrons plaisir à lui balayer sa chambre, quoique je sois la petite fille au pauvre maître menuisier, il faut lui enlever ses lunettes...
Quelquefois ce sont des discours rythmés.
Parfois, les mots stéréotypés dominent tellement que certaines phrases sont répétées pendant longtemps. On ' aura une idée de cette verbigération dans ce qui suit :
Mon père a dit, il faut, il faut, il faut que je parte au loin, je ne pourrais plus jamais revenir, je ne pourrais plus jamais ; il faut, il faut, il faut, il faut, ils m ‘égorgent, je péris, il faut; il faut, il faut, vous dis-je, il faut, il faut, il faut que je parte de la maison, là dedans il faut que je meure ; allons! dehors! allons! dehors! allons! dehors! allons! dehors! allons! dehors! je veux sortir, voyons, je veux sortir, voyons! je veux sortir, partir, partir, laissez-moi donc sortir!
Assez souvent, les mêmes phrases sont répétées pendant des heures et pendant des jours; c’est alors que la « verbi¬ gération » est complète. Une malade répétait sans cesse : « Je veux qu’on me donne mes vêtements » ; une autre, pendant des semaines, ne disait guère autre chose que : « Dieu ! oh ! Dieu ! » Il arrive quelquefois que les mots sont si altérés qu’il est impossible d’y trouver aucun sens: « Crucifié Krex, daiîs une maison de Krex » (Kraepelin). Dans les psychoses par épuisement se présentent parfois des associations par assonance . qui n’ont absolument aucune signification.
En opposition avec ce relâchement, cette fuite automa¬ tique des impulsions motrices de langage, nous trouvons dans d’autres états, particulièrement dans la stupeur dépressive qui alterne souvent avec la manie, une sorte de paralysie de la pensée caractérisée par une grande diffi¬ culté d’associer et de lier les idées entre elles. Cela se manifeste déjà comme indication dans des états de fatigue intellectuelle normale, où nous trouvons parfois difficile de rédiger le moindre petit mot, qui, d’ordinaire, ne nous coû¬ terait aucune peine. Dans les états de stupeur, le malade sent lui-même la peine qu’il a à coordonner ses idées et l’in¬ suffisance de ses efforts. Souvent, de tels malades ne se , prêtent pas à l’interrogatoire du médecin; ils cherchent, au contraire, à s’y soustraire en disant : « Je ne sais pas ».
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 59
Une femme à qui l’on demandait de retrancher le nombre 3 de 100 autant de fois que possible, se mit à dire : « 100 — 97 — ; je ne puis pas y arriver. » (Allons! courage !) « 94. » (Allons! continuez!) « 91. » (Continuez! continuez! que vous ai-je demandé?) <c Vous m’avez dit de compter depuis 100 à recu¬ lons en retranchant 3. » (Eh bien!) «- Mon intelligence a beaucoup baissé. »
D’autres malades montrent, dans l’enchaînement de leurs idées, une extraordinaire prolixité et une accumu¬ lation de détails. Ce sont surtout les épileptiques qui, souvent, n’arrivent au bout de ce qu’ils ont à dire qu’après force digressions et bien des répétitions. Chez les per¬ sonnes illettrées et chez des peuplades primitives, on peut constater des faits semblables et la même impossi¬ bilité de distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Un certain trouble de l’association résulte de la présence d’idées obsédantes, d’idées qui s’imposent toujours et qui se glissent, parmi tous les autres enchaînements, en travers de la conscience (Voy. chap. xrn)- '
On a bien des fois prétendu que dans la fuite des idées le cours des images mentales est accéléré (Walitzkaja). Des observations d’Aschaffenburg, il résulte que ce qu’on appelle le temps brut d'association, représenté par le temps qui s’écoule à partir du mot évocateur jusqu'à l’énoncia¬ tion du mot associé, et qui, chez l’homme normal, dure de une à deux secondes, n’est pas abrégé dans la fuite des idées.
11 semble que, chez les malades atteints de stupeur en môme temps que d’arrêt de la pensée, il se produit un ralentissement dans le travail de l’association. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que, dans la sphère des fonctions motrices du langage, il y a accélération chez le maniaque et arrêt chez le malade déprimé. On se tromperait si l’on con¬ cluait du bavardage et de la tendance à faire des jeux de mots à une augmentation dans l’association des idées, augmentation grâce à laquelle on deviendrait, pour ainsi dire, plus spirituel. Le vrai résultat de la « fuite d’idées » est : plus de paroles et moins de fond.
La fonction de la mémoire est en rapport étroit avec le processus de l’association des idées, le souvenir étant le renouvellement d’une idée qui avait été déjà auparavant dans la conscience. Plus la faculté de renouveler des idées antérieures est développée, plus la vie intellectuelle est
60
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
riche. Chez l’enfant, la faculté de reproduction est moins grande ; il oublie, par exemple, assez vite sa garde-malàdé, qu’il n’a pas vue pendant unè ou deux semaines.
Dans l’étude de la mémoire, il' faut distinguer :
1° La faculté de retenir autant de détails que possible, et surtout des détails essentiels d’une impression — ce que Wernicke a dénommé la faculté de remarquer ;
2° L’exactitude de la reproduction, ce qu’on appelle la fidélité de la mémoire ;
3° La durée des idées de souvenir, c’est-à-dire la solidité de la mémoire.
Le moment le plus favorable pour se rappeler une impres¬ sion simple, par exemple un son, n’est pas immédiatement après que l’excitation a cessé de vibrer, mais ce souvenir augmente en précision si l’on attend entre l’excitation et la reproduction un intervalle d’à peu près deux secondes. Si l’on prolonge l’intervalle, nous retenons toujours de moins en moins exactement le premier son. Si une exci¬ tation quelque peu compliquée (telle qu’un groupe de nombres ou de lettres) sc présente à nous pendant un court moment, Finzi admet qu’il est mieux reproduit trente secondes après la perception et non immédiatement après. Cependant, à mesure que l’intervalle se prolonge, la repro¬ duction devient de plus en plus défectueuse. L’alcool nuit sensiblement à la justesse de l’empreinte des impressions et augmente à un haut degré l’altération du souvenir. De môme, les bromures, la morphine affaiblissent la faculté de remarquer et de retenir les détails essentiels d’une impression. On remarque pour la mémoire des diffé¬ rences qui varient selon les individus. Certains s’orientent plus facilement d’après le temps, d’autres d’après l’espace. C’est surtout le souvenir des couleurs et des tons qui dif¬ fère extrêmement; on dit qu’on a la mémoire des mots, de la mélodie, des noms. Rarement la faculté de se souvenir des odeurs et du goût est très développée.
La privation de nourriture et de sommeil abaisse la faculté de remarquer les impressions nouvelles et la faculté de les reproduire par le souvenir. Dans le rêve, la reproduc¬ tion des impressions est particulièrement inexacte : les im¬ pressions se dissolvent ou se décomposent par fragments; ce qui se reproduit encore avec le plus de précision, ce sont des états émotifs et cœnesthétiques ayant un caractère général.
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 61
Chez les aliénés, les troubles de la mémoire sont fréquents; mais on ne les observe pas toujours, tant s’en faut. Très souvent, la somme d’idées amassée antérieurement se con¬ serve avec une extrême fermeté, tandis que la faculté de remarquer les nouvelles impressions est en souffrance.
Une absence complète de la mémoire, l'amnésie, est souvent le seul point de repère, le seul symptOme permet¬ tant de constater l’état d’inconscience, et il faut dire que ce n’est pas toujours un signe tout à fait sûr. Bien des fois, un sujet qui se réveille d’une profonde narcose chlorofor¬ mique s’imagine qu’il est encore au moment où l’opération projetée doit être entreprise. L’idéation semble avoir été interrompue à partir du moment où la narcosea commencé. Mais il ne s’ensuit pas pourtant que tout travail cérébral ait été complètement suspendu pour cela ; on a, en effet, observé que certains songes, qui semblent entièrement oubliés, au point qu’on se figure avoir dormi sans rêve, reviennent en mémoire à propos d’une occasion quelconque, ce qui prouve que, pendant toute la durée du sommeil, nous n’avons pas été complètement inactifs au point de vue psychique. Il arrive que, dans une forte intoxication par l’alcool, l’indi¬ vidu retrouve encore son chemin pour rentrer chez lui, fait un scandale quelconque ou prononce devant ses cama¬ rades un discours comique ; toutes choses dont le lendemain il n’a plus le moindre souvenir.
Danscertains états morbides, il n’estpas rare de rencon¬ trer une amnésie rétrograde, dans laquelle l'absence du souvenir remonte au delà de la période de l’état indubita¬ blement pathologique jusque dans un temps où le malade possédait encore toute sa connaissance. C’est surtout chez des épileptiques que cette absence de mémoire rétrograde se montre en correspondance avec des attaques, des crises d’absence et les états crépusculaires de la conscience ; mais on la trouve aussi après des ictus de la paralysie générale, les crises d’hystérie, après un choc psychique, une tentative de suicide, les traumatismes crâniens, et souvent aussi à la suite de divers empoisonnements. Pré¬ cisément ces derniers cas, dans lesquels l’action du prin¬ cipe nuisible est exactement fixée, prouvent bien que l'amnésie n’est pas un critérium sûr de l’absence de la conscience, puisque, même avant le moment de l’accident, il existait positivement une conscience encore normale. [Charcot rapporte un cas où une femme, à la nouvelle,
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’ailleurs fausse, de la mort de son mari, fut atteinte d’un délire avec hallucinations qui dura trois jours et à la suite duquel persista une amnésie pour les dernières six semaines qui avaient précédé la cause de la maladie.] Un malade de Alzheimer, après des attaques répétées d’épilepsie, perdit le souvenir pour ce qui s’était passé un an et demi aupa¬ ravant.
La suspension de la faculté de reproduire des idées se trouve très nettement délimitée pour la durée d’une période morbide chez certains malades, en particulier chez les épileptiques. Chez eux, en effet, à partir d’une certaine heure bien déterminée, tout souvenir est intercepté. Mais fréquemment on observe, par intervalles, des fragments isolés de souvenir exact. C’est ainsi qu’un épileptique qui, dans un état crépusculaire de la conscience consécutif à une attaque, avait tué un enfant, racontait qu’il se trouvait tout à fait agenouillé sur un cadavre d’enfant.
Chez les hystériques, les états crépusculaires de la cons¬ cience peuvent exister, mais avec bien moins d’intensité. Pourtant, après de graves attaques d’hystérie, il peut se produire une amnésie totale. Weir Mitchell a décrit le cas d’une malade qui, après une attaque d’hystérie, tomba dans un sommeil de vingt heures, dont elle s’éveilla avec une amnésie totale : toutes les impressions lui étaient étran¬ gères ; elle se comportait comme si elle venait de naître. Mais le souvenir lui revint cependant très peu de temps après. Une analyse précise des états épileptiques et hystériques permet d’établir différents degrés dans les altérations de la conscience.
11 existe des états plus persistants qui durent un temps parfois très long. Ainsi, par exemple, un malade a fait un voyage d’outre-mer et, à son réveil, n’en a gardé aucun souvenir, bien que, pendant toute la traversée, il se fût comporté tout à fait correctement. L’observation de pareils états a conduit à admettre qu’il existe une conscience double, ce qu’on définissait autrefois par les termes, vides de sens, de conscience supérieure et conscience inférieure. On se sert aujourd’hui du terme de dédoublement de la cons¬ cience ou de la personnalité pour désigner cet état mental.
A ce trouble de la mémoire se rattachent des cas comme celui qui a été rapporté par Azam (de Bordeaux) :
Une malade présentait une humeur maussade. Elle se
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 63
plaignait de maux de tête, était taciturne ; presque chaque jour, après une crise d’excitation, elle entrait dans un état où elle laissait tomber sa tête et ses mains et semblait dormir pendant deux ou trois minutes. Après quoi, elle ouvrait les yeux, saluait gaiement son entourage, chantait, travaillai!, vaquait à toutes sortes de soins et se comportait comme une jeune fille de quinze ans, gaie et insouciante. Au bout de trois ou quatre heures, elle retombait dans un sommeil de plu¬ sieurs minutes, pour revenir à son état mental morbide; plus tard, la condition seconde d’humeur gaie et normale persista pendant des mois, et elle finit par prendre le dessus sur son trouble cœnesthétique. Ces deux phases d’existence doivent être complètement séparées.
Pour les faits de ce genre, il faudrait plutôt chercher une explication psychologique et admettre une suspension de la mémoire pour une série d’impressions avec la reconsti¬ tution prédominante, exclusive des souvenirs pour une série d’idées d’un sens opposé. Déjà, à l’état normal, nous trou¬ vons souvent qu’une personne se comporte dans l’exercice de sa profession d’une tout autre manière que dans sa famille ou dans la vie sociale. S’il arrive, par exemple, qu’en société on lui pose une question qui concerne sa profes¬ sion, elle éprouve quelque embarras, elle fait un effort plus grand de mémoire, pour y répondre, que pendant les heures de ses occupations professionnelles. Si nous reve¬ nons après une absence de quelques années dans un endroit où nous avons autrefois séjourné, il nous revient aussitôt à l’esprit, sous l’influence du milieu, une foule de détails de l’ancien temps qui, depuis, avaient entièrement disparu de notre mémoire. Dans des états d’excitation ou de dépression, les groupes d’idées des malades sont très différents.
La vie pendant le rêve présente à cet égard une analogie particulièrement nette : en rêvant, nous nous souvenons quelquefois de songes antérieurs que, à l’état de veille, nous avions oubliés; bien des personnes ont pendant le rêve une foule d’idées sexuelles qui leur sont, à l’état de veille, tout à fait étrangères. La comparaison avec les états hypnotiques est, à ce point de vue, encore plus frap¬ pante.
Souvent le trouble de la mémoire se manifeste de telle sorte que la reproduction des souvenirs se trouve non
64
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
seulement plus ou moins diminuée ou supprimée, mais encore modifiée qualitativement. Il survient une falsifica¬ tion du souvenir, une pseudo-réminiscence. A ce phéno¬ mène se rattachent certains troubles de la perception, parmi lesquels il faut citer surtout la non-reconnaissance par le malade des personnes de son entourage habituel. Le malade prétend alors que tel ou tel individu n’est pas celui qu’il se dit être, qu’il lui ressemble sans doute, mais qu'il y a pourtant une différence, que le vrai personnage avait autrefois une tout autre expression. Une malade disait que tout le monde était changé, que les poulets aussi n’étaient plus les mêmes. Parfois, c’est la coordination des souvenirs d’ordre chronologique qui est particulièrement troublée. Ainsi, une malade se souvenait encore bien d’événements antérieurs, mais il lui était impossible de dire s’ils s’étaient passés la veille ou trois ans auparavant. C’est surtout dans la psychose polynévritique de Korsakow que, à côté du trouble de la faculté de retenir les impressions et d’autres aberrations du souvenir, s’observe nettement cette altéra¬ tion spéciale de la coordination chronologique des idées.
Quelques auteurs citent des cas d’hallucinalion du sou¬ venir observés dans la paralysie générale, la démence paranoïde, la démence sénile ; on constate alors que les malades croient avoir vécu des événements déterminés, sans qu’il y ait le moindre fait qui justifie cette croyance. Les malades racontent souvent les histoires les plus invrai¬ semblables sur leurs prétendus voyages ou aventures quelconques. Ils veulent avoir été partout., avoir assisté à tout. Chez les dégénérés, les hystériques, on observe bien des fois et très nettement cette tendance à inventer des fables et à faire des récits mensongers. Les épileptiques présentent également de ces pseudo-réminiscences. On a notamment observé chez des épileptiques des cas d’auto¬ accusation où le malade déclarait avoir commis un crime imaginaire quelconque.
La stabilité de la mémoire est déjà fort variable à l’état normal. Certaines personnes se souviennent encore du temps où elles avaient quatre ans ; d’autres ont à peine con¬ servé le souvenir de leur dixième année. Des événements déterminés accompagnés d’impressions émotionnantes constituent dans la mémoire une pierre de démarcation autour de laquelle se groupent d’autres souvenirs. Déjà, le vieillard parfaitement sain d’esprit est un apologiste
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 65
du vieux temps. Les impressions de jeunesse sont encore profondément enracinées en lui, tandis que sa faculté de remarquer et de retenir de nouvelles idées est affaiblie. Les déments séniles oublient souvent les choses les plus simples : ils ne savent pas, par exemple, s’ils ont ou non déjà déjeuné. Une femme atteinte de cette démence se plai¬ gnait à un médecin qui venait de lui faire une injection que quelqu’un l’avait piquée. Les noms propres s’oublient . relativement de bonne heure, de même que les substantifs, tandis que les verbes se retiennent plus longtemps. Fina¬ lement, le malade ne possède plus que quelques interjec¬ tions pu des phrases complètement dépourvues de sens.
On a désigné sous le nom de paramnésie le trouble de la mémoire grâce auquel le malade croit qu’un événement récent a déjà été vécu par lui antérieurement : on ne peut lui apprendre rien de nouveau et tout lui paraît déjà vu et connu. On constate quelquefois ce trouble chez les neurasthéniques, les épileptiques. Mais l’individu normal peut observer ce phénomène sur lui-même à certains mo¬ ments de lassitude ou de fatigue. Chez des aliénés, ce phé¬ nomène se constate souvent avec une grande intensité; on l’a même désigné, en Allemagne, sous le nom de delirium palingnosticum.
Un catatonique écrivait par exemple : « J’ai déjà été ici quand j’étais dans l’autre monde ; j’étais déjà près de toi dans l’autre monde ; comment était-ce déjà dans l’autre monde? c’est exactement comme dans celui-ci ; et c’est ici, comme c’est aussi ici. J’ai été traité ici comme un animal. »
La mémoire est encore souvent altérée dans toute une série d’autres états morbides. La direction unilatérale des idées chez le paranoïque, l’affaiblissement des facultés émotionnelle et d’aperception des malades atteints de démence précoce rétrécissent le champ intellectuel et empêchent l’utilisation d’un grand nombre d’idées ac¬ quises antérieurement. 11 arrive souvent, en pareil cas, qu’à un examen approfondi on puisse encore tirer du malade des connaissances parfois très vastes, mais qui ne sont pour lui d’aucune utilité.
Les opérations psychiques les plus compliquées sont le jugement et l'induction. Pour ces opérations on a besoin non seulement d’une perception, d’une reproduction et Weygandt. Atlas-manuel de Psychiatrie. 5
66
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’une association normales des idées, mais encore d’un acte de l’attention, c’est-à-dire d’une aperception. Quand nous établissons une relation quelconque entre deux élé¬ ments psychiques, comme dans cet exemple : « l’arbre est vert », nous accomplissons l’acte le plus simple du jugement. La comparaison entre deux idées est un acte d’aperception plus avancé ; vient ensuite la concordance et la distinction, et, enfin, les formes les plus compliquées du jugement : la synthèse et l’analyse. En tant que les idées élaborées de cette manière sont sorties directement du domaine de l’observation et peuvent être renouvelées en tout temps par des actes d 'aperception, ou bien être confirmées par d’autres hommes, il s’agit de ce qu’on appelle le savoir. Nos idées sont d’autant plus incertaines et d’autant plus exposées à l'erreur qu’elles reposent moins sur des faits constatés par l’observation directe. A une grande partie de nos idées manque, la base expérimentale, et pourtant nous croyons à leur justesse, tant qu’elles ne contredisent pas l’ensemble de notre fonds d’idées. Moins un homme est capable de comparer chaque idée prise isolément avec beaucoup d’autres, plus le domaine de la foi s’agrandit pour lui : de là vient que des races primi¬ tives et des enfants prennent une histoire quelconque qu’ils ont entendue raconter et qu’ils se sont représentée pour tout aüssi vràie que s’ils l’avaient vécue personnel¬ lement. Quand les erreurs ne sont pas complètement redressées et qu’elles persistent, malgré leur contradiction constatée par l’observation, elles constituent des préjugés. Beaucoup d’opinions erronées résistent à tout enseigne¬ ment, parce que certaines idées fausses reposent sur un sentiment auquel on attache une valeur plus élevée, et aussi parce que la paresse intellectuelle empêche bien des hommes de changer l’ordonnance de leur fonds d’idées.
Avant tout, la puissance de l’exemple d’autrui agit d’une manière suggestive, de telle sorte que les hommes sont influencés et rendus rebelles à toute critique par une sorte d’inoculation d’idées. C’est sur cette action des idées régnantes que repose la puissance extraordinaire de la superstition et des préjugés, puissance à laquelle sont sou¬ mis, dans un sens ou dans un autre, la majorité des hommes et presque toutes les femmes, même chez les peuples civilisés. La croyance en certains remèdes empi¬ riques ou agissant par sympathie, la peur du vendredi,
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDÉES. 67
du nombre 13, de cadeaux ayant une épingle, la croyance à l’influence d’un regard sur les femmes enceintes, sont des exemples de ces préjugés. Le pouvoir qu’exercent les idées enracinées explique l’impossibilité de guérir tant de gens de leurs opinions politiques, de leurs préjugés de caste ou de vanité, de leurs prédilections pour des choses inutiles, de leur goût pour des collections bizarres. Cer¬ taines professions, qui sont sous la dépendance d’un grand nombre d’influences extérieures, telles que celles des comédiens, des chasseurs, des marins, prédisposent tout particulièrement à la superstition. On connaît la peur du mauvais œil, du malocchio chez les Italiens, de môme que la croyance à certains nombres qui portent bonheur dans les loteries.,
La vie intellectuelle des peuples primitifs présente un mélange confus d’idées justes et d’idées erronées. Géné¬ ralement, l’homme civilisé normal reconnaît, môme dans ses erreurs et ses préjugés, la justesse de certaines objec¬ tions et, tout en restant fidèle ù ses idées mal raisonnées, il ne pousse pourtant plus l’erreur jusqu’à en tirer les conséquences extrêmes.
Mais s’il s’agit d’idées objectivement fausses, à la fois en contradiction avec l’expérience universelle et inacces¬ sibles à toute rectification par des arguments, et si ces idées finissent par régler tous les actes de l’individu, elles forment ce qu’on désigne sous le nom d’idées délirantes.
Les idées délirantes proviennent d’états pathologiques profonds. « Ça me vient comme ça dans la tête », disent souvent les malades pour toute explication. C’est pour¬ quoi les idées morbides ont en môme temps une grande force de résistance à toute espèce de preuves ; les raison¬ nements sont, vis-à-vis d’elles, tout aussi impuissants que vis-à-vis des erreurs sensorielles. Le moi du malade repose sur le fonds d’idées délirantes.
Il nous faut rechercher de plus près la base des idées délirantes, leur nature, le degré de leur inexactitude et de leur ténacité, et l’influence qu’elles exercent sur les actes du malade.
Certaines idées délirantes semblent être nées sponta¬ nément, absolument comme une hallucination ou une erreur de la mémoire peut se produire sans aucun autre antécédent. Cependant, à un examen plus attentif, on découvre ordinairement chez le malade un trouble anté-
68 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
rieur dans son état cœnesthétique. C’est précisément cet état du sentiment du moi qui, déjà chez l’homme normal, règle la formation des idées d’une façon prédominante. Une seule et môme impression, par exemple la visite d’un ami, est accueillie d’une façon différente selon qu’on se trouve fatigué, énervé, triste ou gai. De fortes émotions produisent souvent de nombreuses idées déli¬ rantes d’une nature correspondante. En outre, les illu¬ sions et les hallucinations, les troubles de la conscience, favorisent l’éclosion des conceptions- erronées. Parfois, pourtant, môme des impressions exactes (par exemple le fait de quelques personnes qui chuchotent) sont inter¬ prétées d’une manière délirante ; à ces interprétations se joignent ensuite des illusions et des hallucinations; le malade s’imagine alors que les personnes qui ont chu¬ choté ont parlé sur son compte, et il croit même com¬ prendre ce qu’elles ont dit. Plus le délire est intense, plus le malade croit à ses erreurs sensorielles, tandis que dans le cas d’un léger trouble de la conscience il y a encore place pour le contrôle.
Môme dans le rêve, il nous arrive parfois de douter de la réalité de ce que nous croyons voir et de déclarer que tout cela n’est qu’un rêve. Quelques idées délirantes ont leur base d’origine dans des impressions de rêve. Un affaiblissement intellectuel constitue également un terrain favorable pour les idées délirantes, comme cela s’observe dans la paralysie générale, la démence sénile.
De temps à autre, on peut constater un point de départ réel de l’idée délirante, ce qui n’exclut point l’existence d’un véritable état morbide à cause de toutes les concep¬ tions erronées qui viennent se greffer sur l’idée première et de l’impossibilité dans laquelle on se trouve de raison¬ ner avec le malade. Ainsi, l’idée d’un préjudice chez un persécuté-processif se rattache à une injustice réellement éprouvée, mais les conséquences que ce malade en tire peuvent pourtant être délirantes ; de môme, un persécuté qui a des maux d’estomac peut interpréter d’une manière délirante l’impression exacte qu’il éprouve en croyant, par exemple, qu’il y a un homme couché dans son corps.
Le degré de l’écart qui existe entre l’idée délirante et l’idée juste est très varié. Un persécuté-processif appuiera parfois ses assertions sur des arguments logiques très difficiles à réfuter, tandis que des paralytiques généraux
TROUBLES De l’association des idées. 69
raconteront qu’ils ont avalé des rochers en or, et des mé¬ lancoliques affirmeront que la fin du monde est arrivée.
Le degré de fixité des idées délirantes varie également. Des maniaques émettent souvent, par simple plaisanterie, des idées délirantes ; ils appelleront, par exemple, le mé¬ decin : « Votre Éminence », l’infirmière : « Madame la com¬ tesse ». Mais, dès qu’ils sont dans leur état de surexcita¬ tion, ils donnent ordinairement à chacun son vrai nom.
Les diverses expressions des délirants se succèdent aussi variées que les illusions ou les hallucinations elles- mêmes dont elles dépendent souvent. Les idées absurdes des paralytiques généraux sont susceptibles d’être provo¬ quées très facilement ; à des questions qu’on leur pose, les malades font parfois un vrai déballage d’idées déli¬ rantes toujours inédites. Le même fait s’observe dans la démence paranoïde.
Dans les diverses formes de la folie paranoïque, les idées sont plus tenaces ; elles le sont tout particulière¬ ment dans le délire chronique à évolution systématique et progressif [Magnan], délire dans lequel nous constatons l’existence de l’idée fixe indéracinable, qui se développe lentement, progressivement, pour aboutir à un système de folie formant un véritable cercle vicieux et cuirassé contre toute objection.
La teneur des idées délirantes dépend presque toujours de l’état cœnesthétique dans lequel se trouve le malade. Au début de l’affection, le sujet commence souvent par surveiller trop attentivement tout ce qui se passe autour de lui. Il a le sentiment que tout le monde s’occupe de lui. Plus il observe et plus il croit qu’on fait des allusions à sa personne.
Toute conversation entre des personnes, tout rassemble¬ ment dans la rue, les notes publiées dans les journaux, tout se rapporte à lui. A l’état cœnesthétique déprimé correspondent des idées d’humilité ou bien des idées hypo¬ condriaques. Le malade se considère comme indigne ; il ne veut plus qu’on lui dise « vous » ; il déclare qu’il est souffrant, malheureux, damné. A cela se rattachent les idées d’influence nuisible, de préjudice et de persécution, le malade attribuant la cause de ses malheurs à son entou¬ rage. Il est tourmenté, guetté, persécuté de toutes les façons. Assez souvent on observe des formes assez pures, de délire de la jalousie ou de délire processif.
70 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Parmi les idées mélancoliques se trouve fréquemment la peur de s’appauvrir ( idées de pauvreté) ; de plus, beaucoup de malades se croient eux-mêmes la cause de leur souffrance et de tous les malheurs possibles {idées de culpabilité ); ou bien encore ils croient, dans leur complet dégoût de la vie et leur désespérance, que tout est fini et que rien ne subsiste plus ( idées de négalion).
Aux idées expansives correspondent les idées de grandeur pouvant affecter les formes les plus variées. Certains ma¬ lades croient à la possibilité de la réalisation de leurs idées ambitieuses ; l’un se figure, par exemple, être d’origine noble ; un autre qu’il est sur le point de faire une inven¬ tion. Chez d’autres, les idées de grandeur dénotent un affaiblissement intellectuel total ; il s’agit alors d’idées tout à fait absurdes : le malade se croit Dieu, ou proprié¬ taire de milliards de navires, de diamants.
Il n’est pas rare que le môme malade ait à la fois des idées dépressives et expansives. 11 explique lui-même par¬ fois ces dernières, en disant qu’un homme qui a observé autant que lui, et qui a été aussi gravement persécuté, doit nécessairement être quelqu’un de particulièrement important. On a essayé, d’après la nature des idées déli¬ rantes, d’établir des formes spéciales, comme le délire de la transformation en animaux , le délire érotique, le délire religieux, le délire de persécution purement physique et même, selon l’espèce de cette dernière persécution, on a voulu distinguer encore le délire électrique. Cette différen¬ ciation et cette nomenclature sont complètement inutiles. Il est clair que de nouvelles impressions s’amalgament très facilement avec les idées délirantes et en établissent le fonds. Ainsi, les journaux avaient à peine parlé de la découverte des rayons X que déjà bien des aliénés s’imaginaient être influencés par eux. 11 est parfaitement vrai que les idées délirantes sont, dans quelques psy¬ choses, au premier plan du tableau clinique ; mais, dans la plupart des troubles mentaux, ces idées n’ont pas plus d’importance pathognomonique que la fièvre n’en a, par exemple, dans une affection de nature tuberculeuse.
Ce qui importe avant tout, c’est d’établir jusqu’à quel point les idées délirantes indiquent un affaiblissement in¬ tellectuel, et aussi de constater s’il s’est déjà déve¬ loppé un système délirant irrémédiable.
L’influence des idées délirantes sur la conduite générale
TROUBLES DE L’ASSOCIATION DES IDEES. 71
du malade est plus ou moins grande. Plus ces idées sont en rapport étroit avec l’état cœnesthétique, plus elles sont enracinées et systématisées, et plus aussi est intense leur empire sur les actes du malade.
Les diverses formes du travail intellectuel (association, reproduction et aperception d’idées) peuvent être exami¬ nées et, pour ainsi dire, scientifiquement mesurées. Dans ce but, on l'ait exécuter au malade une série de problèmes intellectuels de difficulté progressivement croissante. Ces diverses épreuves permettent, par la constatation de la quantité de travail accompli dans l’unité de temps, de se former facilement une idée des aptitudes du malade au travail intellectuel. Nous voyons alors qu’au cours du travail la faculté de la production s’accroît d’abord, ce qui est évidemment Y effet de l'exercice', puis, ordinaire¬ ment, au bout d’une demi-heure ou d’une heure le point culminant est atteint et la courbe redescend, par suite de fatigue croissante. Cette dernière est compensée surtout par le repos de la nuit, tandis que l’exercice peut encore avoir un effet consécutif pendant plusieurs jours. Dans l’idiotie congénitale, l’aptitude à l’exercice intellectuel est nulle; elle disparaît souvent aussi dans certaines psychoses accompagnées de gâtisme ; la démence sénile, la paralysie générale, la démence juvénile sont causes de cette dispa¬ rition.
L’ensemble d’idées et de sentiments qui constitue la notion du « moi » se développe chez l’enfant seulement dans le cours de la première année. Dans la plupart des psychoses, le « moi » subit dès le début un trouble pro¬ fond : le malade s’occupe de sa propre personne beau¬ coup plus qu’à l’état normal. En môme temps, les rapports entre le « moi » et le monde extérieur sont modifiés.
Les malades atteints de démence précoce deviennent de plus en plus indifférents à leur propre situation. Dans la paralysie générale et la démence sénile, l’altération de la conscience de sa propre personnalité est particulièrement profonde. Les épileptiques, en dehors des accès, ont la plupart du temps une notion bien conservée de leur per¬ sonnalité ; ils ont conscience de leur affection et jusqu’à un certain point portent sur elle un jugement régulier.
72
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
D. — TROUBLES DES SENTIMENTS AFFECTIFS
Toute sensation est accompagnée d’une note cœnes- thétique qui peut être tantôt un sentiment de plaisir ou bien un sentiment de déplaisir ; entre ces deux états se trouve une zone d’indifférence.
Wundt signale, en outre, dans Tordre affectif, d’une part les sentiments de, tension et de relâchement, et d’autre part les sentiments d’excitation et d’inhibition. Ces deux dernières manières d’être de l’état cœnesthétique présentent plutôt,' à mou avis, une modification de l’acte de volonté et non de l’état cœnesthétique. Bien que nous ne puissions rien affirmer d’absolu au sujet des change¬ ments physiologiques qui se produisent dans l’écorce cérébrale parallèlement aux modifications de l’humeur, nous devons constater que ces. changements se manifes¬ tent pourtant de la manière la plus claire par les effets qu’ils exercent [probablement par l’entremise du pneu¬ mogastrique] sur l’innervation du cœur, des vaisseaux et de la respiration. Se basant sur ces effets, on a même prétendu (Lange) que la disposition d’humeur et l’état affectif résultent des modifications survenues dans l’in¬ nervation de ces divers organes. Dans le sentiment de plaisir, le pouls est ralenti, mais plus ample ; dans celui de déplaisir, il est accéléré et affaibli ; dans l’état d’exci¬ tation, les pulsations sont plus fortes, et dans l’état d’in¬ hibition elles sont plus faibles. Le sentiment de tension est accompagné d’un arrêt dans l’activité respiratoire, et celui de relâchement d’une accélération de la même fonction.
Nous désignons sous le nom d 'émotions des phénomènes psychiques qui dérivent et se composent de sentiments affectifs.. Un état durable d’associations de sentiments est ce que nous appelons disposition d'humeur. En particulier le sentiment intérieur de soi-même, ou la cceneslhésie, exprime l’état de notre humeur.
On nomme sentiments esthétiques des sentiments com¬ posés dans le domaine des sens de la vue et de Touïe.
Sous le nom d 'état émotionnel ou affect , on comprend un ensemble de sentiments qui exerce sur nous un effet plus ou moins intense. Dans la normale, l’état émotionnel dépend d’abord de la disposition générale de l’humeur. Il
SENTIMENTS AFFECTIFS.
TROUBLES DES
73
est subordonné ensuite à l’ensémble d’idées remplissant actuellement notre conscience.
Au point de vue pathologique, l’état émotionnel peut subir un trouble au point de vue de son intensité. Dans les cas de diminution de l’émotivité, le malade devient indiffé¬ rent à l’égard de sa propre situation, envers ses proches, et, en général, pour tout ce qui jusque-là l’avait intéressé. Quand l’état émotionnel est au contraire augmenté, le malade est excité.
Ainsi, les violents accès de colère chez les épileptiques sont un exemple de cette augmentation dans l’intensité de l’état émotionnel. Les états affectifs avec dépression sont extrêmement fréquents; ils alternent parfois soit avec l’indifférence, soit avec l’humeur gaie. Certains malades demeurent longtemps sous la domination de la sphère émotionnelle. Tantôt c’est un état émotionnel gai qui accompagne toutes les idées, tantôt c’est une combinaison de sentiment triste avec de l’angoisse ; souvent aussi, il s’agit d’une dépression combinée avec de l’excitation, donnant lieu à une humeur agressive. Il n’est pas rare que l’intensité de la dépression aille jusqu’au dégoût de la vie et jusqu’au suicide. L’état émotionnel gai est caractéris¬ tique pour la manie ; cette note gaie est tellement forte que les malades se mettent à rire en apprenant la nouvelle de la mort de leurs proches; ils rient de leurs maux de dents, de leurs blessures. Chez les épileptiques, on trouve fréquemment un état de douce euphorie ; malgré leur lamentable position, ces malades se sentent contents et satisfaits.
La sensibilité profonde générale est très fréquemment troublée. Les malades perdent le sentiment de la faim et bien des fois refusent toute nourriture. D’autres fois, c’est le sentiment de la satiété qui fait défaut et les malades avalent gloutonnement tout ce qui leur tombe sous la main.
Le sentiment de la douleur n’est pas toujours accom¬ pagné de celui de déplaisir. Des fractures, des abcès, des îjlessures les plus graves se produisent souvent sans que les aliénés manifestent de la douleur. Une malade mon¬ trait en riant son doigt atteint de panaris qu’elle avait ouvert elle-même. Parfois, il est vrai, quelque insensibles que semblent être les malades, il s'agit exclusivement d’une incapacité d’exprimer la douleur. Un sujet atteint de stupeur, qui, depuis des mois, n’avait plus parlé, se mit
74
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
pourtant à gémir lorsqu’on lui enleva' avec la cuillère tranchante les granulations d’une plaie déterminée par une brûlure.
Dans le domaine sexuel, on constate parfois de l’excita¬ tion génitale dans l’idiotie, la démence précoce, au début de la paralysie générale, dans la démence sénile et dans les états maniaques. Mais souvent le sens génital est dimi¬ nué et éteint ; notamment, chez les hystériques, les besoins sexuels sont souvent nuis ; chez les morphinistes avancés et les paralytiques généraux survient habituellement l’im¬ puissance. Nous parlerons plus loin des impulsions sexuelles.
On constate fréquemment des troubles du sentiment esthétique tout à fait au début de la paralysie générale et de la démence sénile, de même que des altérations des sentiments éthiques et religieux.
E. - TROUBLES DE LA VOLONTÉ ' Un sentiment violent peut donner lieu à un mouve¬ ment instinctif. La faim pousse à la recherche instinctive de la nourriture, la peur conduit à des mouvements ins¬ tinctifs de fuite ou de résistance. Les mouvements provo¬ qués par l’activité des muscles sont tantôt automatiques, tantôt instinctifs, tantôt volontaires ou spontanés. Les mouvements automatiques ne sont pas accompagnés de phénomènes de la conscience. Ce sont, ou bien des mouve¬ ments réflexes, comme dans la contraction du quadriceps, qui se produit quand on frappe sur le tendon rotulien ; ou bien des mouvements simultanés ou concomitants, dans les¬ quels l’excitation motrice due à un réflexe ou à un acte volontaire s’étend sur d’autres nerfs moteurs. Ainsi, par exemple, la compression de la mâchoire accompagnant un fort serrement de main est un mouvement dit simultanée Sont également des phénomènes moteurs concomitants ces légers mouvements des muscles de la face ou d’une autre région du corps qui, même chez l’homme normal, accom¬ pagnent certaines idées. Les mouvements instinctifs sont des actes correspondant à un sentiment isolé, tandis que les mouvements volontaires sont le résultat d’un conflit de plusieurs sentiments. La distinction entre ces diverses sortes de mouvements n’est pas toujours réalisable d’une manière précise. Par exemple, le mouvement respiratoire
LA VOLONTE.
TROUBLES DE
75
se fait généralement d’une façon réflexe ; il varie sous l’influence des émotions, mais il peut être accéléré ou ralenti par la volonté. D’un acte d’abord volontaire peut sortir un mouvement plus ou moins réflexe, par suite de l’exercice continu. Ainsi, chez un pianiste bien entraîné, les mouvements des doigts s’accomplissent d’une façon inconsciente.
La volonté subit chez les aliénés divers troubles. En premier lieu, il faut indiquer l’ex citation de cette faculté qui est un symptôme extrêmement fréquent. Cette excita¬ tion se montre, dans bien des cas, accompagnée d’un trouble correspondant dans l’association des idées. Ainsi, dans la manié, l’excitation de la volonté se produit en même temps que la fuite des idées. Sous l'influence de cette excitation, le malade devient irritable et très versatile dans ses réactions. Chaque nouvelle émotion est pour lui une occasion d’excitation plus forte, tandis qu’en écartant toute impression nouvelle on calme plus ou moins le sujet.
Dans cet état d’excitation de la volonté, les malades ont toujours quelque chose à faire ; ce sont des actes par lesquels ils arrivent à décharger leur besoin de mouve¬ ment. Ce qui prouve que cette surexcitation n’est nulle¬ ment une conséquence de la fuite des idées ou d’une mau¬ vaise disposition d’humeur, c’est qu’il n’est pas rare de la trouver, chez ces malades, combinée avec un ralentissement de la pensée et avec de la dépression.
Chez un autre groupe de malades nous trouvons, au lieu de ce besoin d'activité, une excitation d’ordre automa¬ tique aboutissant à une décharge impulsive des fonctions motrices. Les malades atteints de démence précoce à forme catatonique présentent souvent des mouvements uniformes : ils inclinent la tête, remuent les bras, courent en tournant en cercle. Il en est qui s’agitent avec fureur, qui, tout en ne quittant pas leur lit, sautent en l’air, s’ar¬ rachent la chemise et se blessent. Chez beaucoup de ma¬ lades, l’excitation va de pair avec des illusions et des hallu¬ cinations, bien qu’il ne soit pas facile de se prononcer d’une manière précise sur l’action réciproque de ces deux phénomènes. Chez beaucoup d’alcooliques, ce besoin d’agitation est certainement tout aussi primitif que les troubles sensoriels, "puisque nous constatons déjà assez souvent cette activité maladive chez le buveur qui n’a pas
ŸCHO PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
d’hallucinations. Quoi qu’il en soit, les troubles sensoriels conduisent fréquemment à des actes déterminés, par exemple à fuir, à chercher à attraper des insectes ou des souris. Ce qu’on peut dire, c’est que l'excitation motrice peut dépendre d’une émotion violente, comme cela se passe parfois dans la mélancolie. Ainsi, une femme forte¬ ment déprimée cria sans relâche pendant des mois si vio¬ lemment qu’on l’entendait au loin, dans la rue. Les états d’excitation furibonde des épileptiques paraissent assez souvent se produire automatiquement, sans aucune parti¬ cipation de la conscience. En tout cas, il y a ordinaire¬ ment, à la suite de l’excitation, de l’amnésie. Une légère excitation s’observe souvent chez les déments séniles. Chez les hystériques, le besoin d’activité et d’entreprises diverses dépend souvent de leurs conceptions délirantes.
Par opposition à cette excitation, il n’est pas rare de trouver une diminution plus ou moins accusée de la psycho- molililé ou de la volonté. Quand ce symptôme est très développé, il peut se produire une impossibilité presque absolue de réagir, bien que les yeux ouverts du malade ou quelques faibles mouvements qu’il essaye d’accom¬ plir prouvent qu’il n’est pas inconscient. Cette impuissance de mouvement, cette immobilité, est ce qu’on appelle la stupeur. Une partie de ces cas s’explique par l’indifférence et l’absence d’intérêt pour les impressions du monde extérieur ; par conséquent, on peut les considérer comme résultant de la faiblesse d’aperception. Dans d’autres cas, toute l’attention du malade est accaparée par les troubles sensoriels, par exemple par les voix, ce qui fait que d’autres excitations n’ont aucune influence sur lui. En pareil cas, il s’agit de ce qu’on nomme la pseudo-stupeur. Cependant, la plupart du temps, il s’agit dans ces cas d’un véritable trouble de la volonté.
En opposition avec le besoin d’activité du maniaque, nous trouvons l 'arrêt psychomoteur accompagné d’ordi¬ naire d’un sentiment de profonde dépression. C’est la stupeur mélancolique. Quelquefois, cet arrêt psychomoteur coïncide avec un état affectif gai, ce qui constitue la stupeur maniaque. Il s’agit en pareils cas d’un ralentisse¬ ment de tous les mouvements. Les malades parlent à voix basse et lentement ; ils hésitent en écrivant ; parfois ils s’arrêtent tout court dans leur marche, puis recommencent et n’avancent que péniblement. Leur démarche est lourde,
TROUBLES DE LA VOLONTÉ.
77
les pas sont petits; ordinairement, le malade refuse de se lever et reste des semaines ou des mois au lit. Il faut le forcer à parler, à manger, souvent môme à aller à la garde-robe.
Chez les catatoniques, on constate une autre forme de stupeur. Chez eux, l’absence de réactions motrices est souvent encore plus grande. Tandis que dans la forme d’arrôt psychomoteur on peut encore constater l’existence d’une réaction, quelque lente qu’elle soit, ici elle est quelquefois complètement absente ou bien se produit d’une façon mal appropriée au but. Souvent les malades ne clignotent même pas quand on approche de leur œil une pointe d’aiguille. Parfois on réussit, à force d’insistances, d’encouragements, de sommations, à provoquer" une réac¬ tion, mais elle n’est que fugitive et se dissipe rapidement. Si un malade à l’état de stupeur doit compter de 1 à 20, il récite les nombres lentement et en hésitant. Mais un catatonique en stupeur commence par ne pas réagir du tout, et puis, à la sixième ou huitième invitation, se met à réciter rapidement toute la série des nombres demandés. Kraepelin a donné le nom de barrière de la volonté à ce trouble, dans lequel le mouvement initial est pénible, tandis que la suite de l’acte s’opère facilement. On trouve dans la stupeur calalonique les symptômes du négativisme et de l 'automatisme passif, dont nous allons avoir à parler. Dans la stupeur avec négativisme, les muscles sont si fortement tendus que les bras et les jambes sont raides comme des planches et qu’aucune force ne peut arriver à les ployer ; parfois survient dans ces cas une cyanose des extrémités et du visage. La distinction entre les formes de la stupeur avec arrêt de la volonté et celles de la stupeur avec interception de la volonté est très importante au point de vue du pronostic : dans le premier cas on peut espérer la guérison de l’accès, tandis que chez le catatonique on doit craindre la chronicité, l’incurabilité.
Dans la paralysie générale et la démence sénile, on constate parfois des états de stupeur accompagnés de troubles de la conscience. Dans l’hystérie ou l’épilepsie, des états d’impuissance de réaction ou de stupeur ne sont point rares également.
L’excitation et la stupeur sont des états qui peuvent s’observer chez le même malade. Ainsi, dans la catatonie, par exemple, on observe fréquemment aussi bien de l’exçi-
78
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
tation impulsive que de l’interception de la volonté. De môme, dans les états d’excitation alternant avec la dépres¬ sion, la psychomotilité du malade oscille et passe du besoin d’activité à l’arrêt de la volonté. Dans l’intoxication par l’alcool, il survient d’abord une phase d’excitation, puis une phase de pa¬ ralysie; les choses se passent de même dans l’intoxication aiguë par le chloroforme, l’éther, le chloral. Une intoxication chronique par l’alcool, la mor¬ phine et la cocaïne pro¬ duit un affaiblissement profond de la volonté. Chez certains mala¬ des, nous trouvons en môme temps une aug¬ mentation et une dimi¬ nution de la psycho¬ motilité : diminution, par - exemple, pour la fonction motrice du langage et surexcita¬ tion pour toutes les autres fonctions mo¬ trices.
Une autre forme de trouble de la volonté consiste dansla sugges- Fig. 5. — Femme neurasthénique, tibilité plus ou moins non aliénée, plongée dans le som- prononcée qu’on re- meil hypnotique. trouve facilement chez
les débiles, les alcoo¬ liques, les malades sous le coup d’états émotionnels violents ou de conceptions délirantes accompagnées ou non de troubles sensoriels.
Une augmentation de la suggestibilité existe surtout dans les états d'hypnose. Chez un grand nombre de sujets on peut, en écartant toute excitation extérieure et en insistant auprès d’eux, à l’aide d’exhortations pressantes, provoquer l’idée de s’endormir. La figure 5 montre une
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 79
femme plongée de cette façon dans le sommeil hypnotique. Dans ces conditions, la volonté se relâche et il n’entrc dans la conscience du sujet en expérience que les idées éveillées par l’opérateur.
Chez quelques hypnotisés, la période de somnolence, pendant laquelle le sujet peut, par sa propre volonté.
Fig. C et 7. — Deux jeunes liiles, non aliénées, mises en calaleps.e par suggestion hypnotique.
se soustraire à la suggestion et refuser de s'endormir, est suivie d'une phase de sommeil plus ou moins profond pen¬ dant lequel on peut lui suggérer des idées, des troubles de la sensibilité, des actes même. C’est ce qui constitue Yalilomalisme par suggestion. Le sujet hypnotisé peut être mis il l’état de catalepsie, c’est-à-dire que ses membres demeurent dans toute position où ils ontétémispar l'expé¬ rimentateur, ainsi que le représentent les figures 6, 7 et 8. Il accomplit, en outre, par ordre, diversactes et mange, par exemple, des pommes de terre, persuadé que ce sont des
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
pommes. A l’égard des ordres qu’on lui donne, il se com¬ porte comme un enfant ou comme un soldat. Il va môme jusqu’à commettre des crimes qu’on lui ordonne de faire pendant son sommeil hypnotique. Bien plus, on peut suggérer des actes qui ne sont accomplis par le sujet qu’après le réveil, de même que les troubles de la sen¬ sibilité provoqués pendant le sommeil hypnotique peuvent persister au réveil. Ce sont là des phénomènes de suggestion post-hypnotique, sur laquelle repose l’application [à la vérité peu étendue] del’hypnotisme à la thérapeutique (Voy. ch. x). On peut suggérer aussi la cessation d'actes habituels, comme l’abstention de boissons alcooliques, la renon¬ ciation à des sensations et à des idées. On fait ainsi ce qu’on appelle des suggestions négatives. On peut même, par suggestion pendant l’hypnose très profonde, produire une amnésie postérieure, c’est-à-dire suggérer l’oubli d’im¬ pressions postérieures au réveil. L’analogie de l’hypnose avec le sommeil et le rêve est assez grande. Chez des sujets névropathiques, les idées puisées dans les rêves les poussent aussi parfois à commettre des actes correspondants. A cet égard, on doit citer en première ligne les sujets atteints de somnambulisme. La seule différence c’est que, dans l’hypnotisme, il s’agit d’une influence venant du dehors. Certaines personnes suggestibles se laissent influencer même sans qu’il soit besoin de les endormir. Chez elles, on peut pratiquer la suggestion à l'état de veille.
L’ automatisme par suggestion s’observe à l'état de veille chez des aliénés et même d’une façon assez appréciable chez des sujets sains d’esprit.
Descatatoniques, surtout ceux avec stupeur, manifestent, souvent-à un haut degré, le phénomène de la catalepsie ou de la flexibilité céréeuse .. Ils restent, par exemple, long¬ temps debout sur une seule jambe. Ils tiennent le bras horizontalement pluslongtemps qu’ils nepourraient jamais le faire par leur propre volonté. Un malade tenait pendant une demi-heure, avec le bras étendu, un poids de 14 livres. Les figures 9 et 10 sont des exemples d’attitudes catalep¬ tiques chez les catatoniques.
Ces phénomènes cataleptiformes s’observent parfois aussi dans la stupeur de la folie intermittente, dans l’épilepsie, chez les idiots. De plus, c’est encore à cet automatisme par suggestion qu’est due la production des phénomènes dits symptômes d’écho. Un sujet imite auto-
81
TROUBLES DE LA VOLONTÉ.
matiquement les mouvements qu’on fait devant lui : con¬ torsions, gestes, paroles; il présente ainsi des symptômes qu’on peut désigner par les termes d'échopraxie, d’écho¬ mimie et d ’écholalie. L’échomimie s’observe souvent à l’état normal : un visage riant amène le rire sur d’autres visages et une expression sombre produit fréquemment un effet analogue. Peut-être l’effet contagieux bien connu du bâille¬ ment se rattache-t-il au môme ordre de phénomènes.
Fig. 8. — Femme hypnotisée, en état de catalepsie.
L’écholalie n’est pas rare chez les enfants; cette tendance exerce même une grande influence dans l’étude des langues.
Parmi les aliénés, ce sont principalement les déments pré¬ coces sans agitation qui présentent ces divers phénomènes d’écho.
On retrouve également chez les catatoniques et les hébé- phréniques une diminution anormale de la suggestibilité qui se manifeste en particulier dans le symptôme dit nècja- Weygandt. — Atlas-manuel de Psychiatrie. 6
82
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
livisme. Les malades, non seulement n’exécutent pas ce qu’on les invite à faire, mais encore y opposent de la résis¬ tance, ou bien font tout le contraire de ce qu’on leur de¬ mande. Ils retirent la main au lieu de la donner, ferment
les yeux au lieu de les ouvrir, sortent du lit au lieu de se coucher. D’autres, comme les malades représentées par les figures 11 et 12, se cachent fréquemment en se couchant sous la couverture ou en se mettant dans un coin de la
-TROUBLES DE' LA VOLONTÉ. 83
chambre avec la tête enveloppée. Dans un certain nombre de cas de stupeur, le négativisme est très marqué, au point que les malades opposent une violente résistance à toute tentative de ployer leurs membres, qu’ils raidissent tant qu’ils peuvent. Dans les cas les plus accentués, il y a néga¬ tivisme actif, un véritable effort de résistance active.
Précisément, chez ces mômes malades qui présentent une altération profonde de la volonté, avec- augmentation ou diminution de la suggestibilité, les actes isolés sont souvent caractérisés, soit par de l’uniformité. — ou la sté-
Fig. 11. — Femme calatonique avec négativisme.
réotypie, — soit par un manque d’adaptation au but ou par leur inopportunité. Ces derniers actes se caractérisent par les parapraxies, les altitudes bizarres et les tics. Les malades adoptent spontanément une attitude quelconque, qu’ilscon- servent pendant des heures et même pendant des journées entières : ils s’agenouillent, restent penchés hors du lit, ou les jambes en l’air, comme le malade représenté par la figure 13, mordent leur chemise, leurs cheveux, restent éten¬ dus avec un morceau de pain dans la bouche, allongent démesurément les lèvres, se livrent à des mouvements bizarres, comme dans la valse, faire des cabrioles, tourner
84 PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
en rond, tambouriner, remuer la tête, grincerdes dents. Les différents actes delà vie ordinaire, comme manger, marcher, saluer, sont exécutés d’une manière étrange. Ces manifesta¬ tions seront décrites, avec plus de détails, dans la partie de l’ouvrage qui traitede la démence précoce (Voy. chap.xvm).
L’état émotionnel s’accompagne de phénomènes physio¬ logiques parallèles, non seulement du côté du cœur, du pouls et de la respiration, mais encore du côté des muscles. A cet égard, les réactions mimiques et pantomimiques sont surtout importantes à connaître. Chez beaucoup d’aliénés, les expressions mimiques correspondent à leur
Fig. 12. — Femme dans une attitude catatonique singulière.
état émotionnel, absolument comme chez des individus sains d’esprit; la seule différence est que chez les malades l’intensité et la durée de l’émotion sont généralement plus grandes. Dans l’état émotionnel gai du maniaque ou de l’alcoolique, les narines sont dilatées, les ailes du nez relevées, les paupières démesurément ouvertes et le regard est ordinairement fixe. Dans l’état émotionnel triste du mélancolique, les ailes du nez sont au contraire abaissées, les narines étroites, les paupières généralement demi- closes, les yeux tirés en dedans; en outre, il se produit, par la contraction du muscle sourcilier, des rides verti-
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 85
cales du Iront, au-dessus du nez; à l’état de calme, le front est généralement ridé transversalement par la contraction du muscle frontal. Assez souvent on voit aussi, à. la partie inférieure et médiane du front, des plis verticaux portant au-dessus des plis transversaux, de manière à former un T. La bouche, dans l’état émotionnel gai ou triste, est légèrement agitée et entr’ouverte. Chez les sujets déprimés, la bouche est fermée. Ses coins sont abaissés et la lèvre supérieure est légèrement tendue. Sous l’in¬
fluence d’une vive préoccupation pénible toute prête à passer à l’état d 'angoisse, les divers muscles de la face sont contractés, les dents fortement serrées, le front se ride, tandis que le regard reste généralement fixe.
Chez un certain nombre de malades, l’expression du visage est altérée par des troubles d’innervation, comme une hémiparésie faciale ou une paralysie complète de toute la musculature de la face.
Quelques malades ont une expression du visage que nous chercherions en vain chez des sujets normaux.
C’est ici le lieu de noter l’expression résultant de la tension générale des muscles du visage chez les malades
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉI
catatoniques atteints de stupeur, et aussi l’expression créée chez ces malades par la paramimie et les tics des muscles de la face. En pareil cas, il ne saurait plus être question du principe des associations musculaires habituelles que Darwin établit pour une série de formes d’expressions et que Wundt admet aussi jusqu’à un certain point. Au contraire, les expressions du visage s’écartent ici qualita¬ tivement de toutes les conditions normales et paraissent être dénaturées en vertu de troubles primordiaux de la volonté. Ces attitudes des muscles du visage sont compa¬ rables aux parapraxies, aux attitudes bizarres et à certains actes de ces malades qui résultent d’une décharge motrice spontanée n’ayant aucun but.
On voit alterner, chez ces catatoniques, une grande variété de grimaces, de ricanements, de grincements, de clignotements, de spasmes de la bouche, de contorsions- d’une partie de la face. Les lignes du regard, au lieu d’être convergentes, sont souvent parallèles. D’autres fois, les malades ne regardent jamais en face.
Certains sujets, fortement hallucinés, frappent par l’expression anxieuse de leur visage.
Chez bien des sujets les gestes expriment nettement l’émotion violente qui les étreint. Chez d’autres, on constate des tics, des gestes et des attitudes qui n’ont aucun sens.
Mais, bien souvent aussi, on ne trouve dans la mimique, les gestes et les attitudes des aliénés aucun signe qui puisse aider au diagnostic de l’état mental.
La parole est l’acte d’expression le plus complexe. Chez les aliénés on trouve :
1° Des troubles d’articulation, par exemple des défauts de prononciation chez les paralytiques généraux, comme l’achoppement des syllabes, la parole scandée ( dyslalie ) ;
■ 2° Des troubles corticaux de la parole, se manifestant par les diverses formes d’aphasie, au sujet desquelles nous renvoyons aux traités de neurologie ( dysphasie ) ;
3° Des troubles de la parole, survenant à la suite dé lacunes exclusivement psychiques, et portant principale¬ ment sur le sens du débit (dyslogie).
Beaucoup d’idiots présentent du mutisme d’origine psy chique.
Les propos des aliénés dépendent des conditions dans lesquelles se font l’association et l’aperception des idées,
TROUBLES DE LA VOLONTÉ. 87
question que nous avons déjà traitée. La meilleure indi¬ cation de ces conditions nous est fournie par les expres¬ sions parlées, beaucoup mieux que par des phrases écrites. Les malades ne s’expliquent que rarement eux- mèmes sur la façon dont leur pensée évolue. Quelquefois, cependant, ils déclarent que les pensées leur traversent la tête en masse et au galop. Mais, outre la teneur, il faut aussi tenir compte de la forme de l’expression. La fuite des idées chez le maniaque est ordinairement accom¬ pagnée d’un besoin de parler, qui à son tour réagit souvent, par l’intermédiaire de sons qui se succèdent rapidement, sur l’affaiblissement de l’association dans le phénomène de la « fuite des idées ». En pareil cas, c’est le son qui constitue l’élément causal de l’association. L’arrêt psychomoteur se manifeste avant tout dans le domaine de la parole, soit par le mutisme, soit par la parole chuchotée ou lente. Le mutisme s’observe très souvent chez les malades présentant des idées de néga¬ tion. Il subsiste parfois encore longtemps comme une sorte de tic, après que le malade est revenu à l’état nor¬ mal. Le désordre du langage, que Forel a désigné sous le nom de salade de mois, est dû, pour une bonne part, à une décharge verbale motrice qui s’accomplit sans associa¬ tion. Les attitudes stéréotypées et les actes incohérents ont une étroite parenté avec les expressions de langage où l’on constate aussi soit de fréquentes répétitions, des phrases ou des mots stéréotypés, soit des transitions brusques, inco¬ hérentes, soit enfin des néologismes plus ou moins longs et absurdes. [Un malade français a forgé, d’après Masse- Ion, les mots suivants: « Coormenilmegehlation », « tradi- giejlaire », « endrametluables ». [ On trouve des assem¬ blages de sons inarticulés ne correspondant à aucun mot, par exemple : « dbudine de guegaga ». On entend même des phrases entières qui semblent prises dans des langues de création nouvelle sans aucun sens : « ILe gelo- dustuwaban wogahen alan li anlian, ah Dieu! Kolangwi du glung wien zùner », etc. La stéréotypie du langage conduit souvent à la verbigération, à la répétition sans fin d’un même mot ou d’une même phrase.
Cette variété d’expressions du langage correspond complètement dans son essence aux autres déviations d’ordre moteur observées chez les malades atteints do démence précoce. C’est bien injustement qu’on avait
PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE.
considéré ces tics et ces attitudes bizarres comme la con¬ séquence d’ordres transmis par des troubles sensoriels. Quand on examine les tics analogues du langage, cette explication ne peut se soutenir, car il est impossible a priori d’admettre que, dans les décharges verbales motrices qui se produisent avec une grande rapidité, chaque mot et chaque phrase soient dictés par une « voix ».
L 'écriture présente les caractères ataxiques chez les paralytiques généraux. Chez ces derniers, l’écriture est en outre tremblante comme dans la démence sénile et le dé¬ lire alcoolique. De plus, on constate souvent par l’écri¬ ture des lacunes de la mémoire, des omissions ou des redoublements de mots ou de lettres, de la paragraphie. Les maniaques écrivent avec une rapidité toujours crois¬ sante et avec des lettres qui acquièrent rapidement des dimensions de plus en plus fortes.
Les malades déprimés écrivent avec hésitation, recom¬ mencent souvent et avancent péniblement. Chez les cata- toniques, nous observons souvent une longue hésitation ; puis ils finissent par écrire couramment. On trouve souvent aussi des ratures, des barbouillages, des mots soulignés ou répétés un grand nombre de fois, des signes bizarres. Dans le dessin, on trouve également une répéti¬ tion des mêmes lignes. Un malade, par exemple, dessinait des douzaines d’arcs de cercle remplis d’organes géni¬ taux. Les épileptiques écrivent correctement, avec minu¬ tie ; leurs dessins sont extrêmement soignés, mais souvent banaux et sans goût.
Parfois la volonté est impuissante à réprimer une ten¬ dance violente à un acte. L’émotion dont ce dernier dé¬ pend est si puissante que les idées habituelles du sujet, qui pourraient l’entraver, ne peuvent rien contre lui. Déjà chez l’enfant et chez l’homme primitif, il est difficile d’opposer par des raisonnements une résistance à des passions violentes. Chez les aliénés, ce raisonnement est encore plus impuissant, les émotions et les désirs sont chez eux beaucoup plus intenses ; chez eux donc, nous nous trouvons souvent en présence. de véritables impul¬ sions, de tendances morbides irrésistibles.
Chez les épileptiques, on constate l’impulsion aveugle à courir, à frapper, à détruire. Les hystériques commettent d’une manière instinctive et impulsive des mensonges et des détournements. Les dégénérés manifestent parfois
SYMPTÔMES PHYSIQUES.
l’impulsion au meurtre, à l'incendie, à d’autres actes crimi¬ nels. Pour satisfaire l’instinct de la faim, le malade n’est arrêté ni par le dégoût ni par le raisonnement. On en voit qui avalent parfois des cheveux, des cailloux ou des excré¬ ments ( coprophagie ).
C’est sur le terrain sexuel que se manifestent particuliè¬ rement souvent des troubles de cet ordre. Tandis que les besoins sexuels de l’homme normal peuvent être plus ou moins facilement réprimés par lui, chez certains malades se déclarent des tendances à l’onanisme effréné, à des actes sexuels accomplis sur des enfants^ des cadavres, des statues, le premier objet venu. Il s’agit alors d’une altération morbide de l’instinct génital, de véritables renversions sexuelles, comme la pédérastie ou la tribadie, la jouissance voluptueuse à frapper ou à se laisser frapper avant ou pendant l’acte génital, le sadisme ou le maso¬ chisme, la concentration du penchant sexuel sur un objet ou le fétichisme. Ces anomalies de l’instinct sexuel se pré¬ sentent à titre symptômatique dans certaines affections mentales, et plus particulièrement chez les dégénérés (Voy. chap. xm).
Enfin, signalons encore chez certains sujets la produc¬ tion d’actes qui parviennent à être exécutés en dépit de la conscience que leur auteur a de leur caractère morbide, et malgré les efforts souvent considérables qu’il fait pou y résister. Ce sont des actes forcés ou des impulsions. Se rattachent à ce phénomène le besoin de proférer des pa¬ roles inconvenantes (la coprolalie), de troubler des solen¬ nités, de mettre le feu ( pyromanie ), d’inscrire tous les noms, de tout compter ( arithmomanie ), etc., faits analogues aux idées obsédantes, aux phobies. Ces états de contrainte de la volonté constituent des symptômes qui s’observent dans diverses psychoses. Ils se manifestent d'unè façon particulièrement remarquable dans le délire obsessif et impulsif.
V. — SYMPTÔMES PHYSIQUES
Les signes dits de dégénérescence ont été décrits aux pages 29 et suivantes. Les malformations du crâne seront traitées au chapitre Diagnostic.
90 SYMPTÔMES PHYSIQUES.
Planche II. Fig. 2. — Hématome auriculaire récent chez un paralytique général.
Planche II. Fig. 1, 3 et 4. — Hématomes auriculaires anciens, après résorption de la tumeur sanguine locale.
Les symptômes physiques du côté du système nerveux sont particulièrement importants à connaître.
Des paralysies surviennent, en partie en raison du trouble psychique, par exemple les paralysies hystériques. D’au¬ tres paralysies se produisent à la suite de graves lésions organiques du système nerveux central. Telles sont les paralysies corticales chez les paralytiques généraux, les séniles, les porencéphales ; les paralysies consécutives aux lésions bulbaires et protubérantielles ; les para¬ lysies déterminées par une lésion de la moelle épinière, comme cela s’observe quelquefois dans la paralysie génê^- raie. De plus, il existe des paralysies dues à des lésions des nerfs périphériques, notamment dans les diverses névrites.
Des crises convulsives s’observent dans l’épilepsie, l’hys¬ térie, la paralysie générale et les affections organiques du cerveau. Dans l’épilepsie, les absences et les vertiges sont communs; mais il s’en produit également dans la démence précoce, la paralysie générale et beaucoup d’autres affections mentales. Des manifestations telles que: crises convulsives, « arc de cercle », mouvements désor¬ donnés, évanouissements,' se rencontrent non seulement dans l’hystérie, mais encore isolément dans les états ma¬ niaques et au début de la démence précoce.
Des symptômes isolés d’excitation, comme les soaô/’esanfs, les spasmes de certains muscles ou des membres, peuvent s’observer non seulement dans des psychoses liées à des lésions cérébrales localisées, mais aussi dans la paralysie générale et l’idiotie.
Des contractures se déclarent soit à .la suite d’une lésion organique du faisceau pyramidal, soit sous l’in¬ fluence de l’hystérie, soit, enfin, par inactivité, comme cela se produit chez certains idiots et chez les malades atteints de stupeur.
On observe une série de troubles de coordination mo¬ trice de la parole ou de la motilité des membres dans des affections dues à des lésions organiques localisées du cer¬ veau et dans la paralysie générale. On observe fréquem-
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 91
ment dans la paralysie générale une démarche spasmo¬ dique ou' tabétique.
Le tremblement se constate très nettement à la langue et aux doigts écartés. Il s’en produit souvent chez les hystériques. Les paralytiques généraux et les séniles ont un tremblement à forme plus lente. Les paralytiques géné¬ raux tirent souvent la langue par saccades et lui impriment des mouvements de balancement. [La langue tirée au dehors tremble en masse et exécute, selon l’expression consacrée (Magnan), des « mouvements de trombone ».]
Les alcooliques ont d’abord un tremblement à oscilla¬ tions légères, latérales ; ce tremblement devient, cepen¬ dant, dans des cas avancés, d’une extrême violence, comme dans le delirium tremens, par exemple. Un tremblement à l’occasion des mouvements intentionnels se manifeste parfois à titre isolé dans la paralysie générale et surtout dans la sclérose en plaques. Les épileptiques présentent quelquefois un tremblement violent qui rappelle celui des alcooliques. Les intoxications saturnine, mercurielle, morphinique, tabagique, s’accompagnent également de tremblement. Des symptômes choréiques et athétosiques existent parfois chez des idiots. Le nyslagmus est fréquent chez les paralytiques généraux.
Quelquefois, l’impulsion pour faire un mouvement intentionnel se transmet à d’autres muscles, de sorte qu’il se produit des mouvements associés internes qui s’obser¬ vent principalement chez les paralytiques généraux et les déments séniles.
L’état [statique et dynamique] des pupilles est assez souvent troublé. La différence entre le diamètre des pupilles [leur inégalité] est fréquente dans la paralysie générale. Quelquefois, les pupilles sont extrêmement dila¬ tées ou, au contraire, trop rétrécies. La réaction des pupilles à la lumière [le réflexe lumineux] est bien des fois lente, paresseuse ou .même, chez bien des paraly¬ tiques généraux, supprimée. Chez les séniles et dans la syphilis cérébrale, on retrouve la même immobilité des pupilles, qui existe également chez les grands buveurs, chez des sujets à l’état de profonde ivresse, fréquemment chez les épileptiques à l’état de mal et quelquefois même chez des hystériques en attaque (A. Westphal). Les mor- phinistes ont ordinairement du myosis. Dans certains cas, les pupilles se rétrécissent pour, aussitôt, se redilater
92 SYMPTÔMES PHYSIQUES.
Planche III. — Escarres graves dans la région fessière, à l’ischion et au scrotum chez un épileptique moribond avec incontinence des matières fécales.
de nouveau. Parfois, on observe des oscillations durables du diamètre des pupilles. Il est rare que le réflexe de l’ac¬ commodation soit altéré.
Une diminution du réflexe cornéen et conjonctival s’ob¬ serve^ parfois dans l’hystérie. Fréquemment aussi, on trouve ' dans, cette dernière affection l’absence du réflexe pharyngé. Les réflexes des membres supérieurs ont peu d’importance.
Lés réflexës abdominal et crémastérien sont parfois affaiblis ou inégaux.
Dans un grand nombre de psychoses, les réflexes rolu- liens sont plus ou moins exagérés. Chez les paralytiques généraux, cette exagération est la plupart du temps très prononcée. Cependant, il y a beaucoup de cas de para¬ lysie générale où ces réflexes sont entièrement abolis. Parfois, le réflexe rotulien est supprimé par une affec¬ tion intercurrente : le tabes, une polynévrite, une attaque de colapsus.' Ce réflexe est parfois affaibli sous l’influence d’une forte intoxication alcoolique. Il n’est pas rare d’observer le phénomène du clonus du pied, en particu¬ lier chez les paralytiques généraux, quoiqu’il puisse se rencontrer aussi chez les déments séniles et chez certains épileptiques, hystériques fet neurasthéniques. Les réflexes plantaires sont souvent affaiblis.
La diminution de la sensibilité à la douleur est un symptôme fréquent au début de la paralysie générale ; dans les périodes ultérieures de cette affection, on observe souvent une complète analgésie. Les paresthésies ne sont pas rares dans la neurasthénie, l’hystérie, la paralysie générale et les polynévrites.
La céphalalgie est fréquente dans la paralysie générale, la syphilis cérébrale, les états hallucinatoires très accusés, l’hystérie, la neurasthénie et l’épilepsie. La migraine s'ob¬ serve de temps à autre chez les épileptiques. Les paralyti¬ ques généraux présentent parfois la migraine ophtalmique.
Les sécrétions salivaire et lacrymale sont ordinairement sous la dépendance des causes psychiques.
[Un malade de Guislain disait: « Je ne puis plus pleurer, mes yeux sont aussi secs que mon cœur ».]
Tab.3.
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 93
Les malades qui souffrent d’un arrêt des fonctions men¬ tales se plaignent parfois d’une sécheresse de la bouche.
La tachycardie s’observe principalement chez les agités. Dans les états de dépression, on constate, plus souvent, de la bradycardie. On trouve une augmentation de la tension vasculaire dans la dépression mélancolique et la stupeur et une diminution considérable de cette tension chez les paralytiques généraux avancés. La pression san¬ guine est diminuée dans les états de dépression, et aug¬ mentée dans la manie.
L 'artériosclérose s’observe très fréquemment, particu¬ lièrement dans la paralysie générale et dans les affections mentales séniles ou préséniles.
On observe parfois, chez les aliénés, des troubles de la température. La fièvre peut être constatée chez des paraly¬ tiques généraux à la suite de complications, particulière¬ ment à la suite de troubles vésicaux ou intestinaux, des ictus, des accès de violente agitation. Une température anormalement basse, pouvant descendre à 30° et même au-dessous, s’observe quelquefois dans la stupeur, l’agita¬ tion avec collapsus consécutif, la paralysie générale.
[Esquirol disait que la folie est une affection sans fièvre. Sous cette forme, la proposition est aujourd’hui inexacte. Les modifications de la température, en plus ou en moins, sont, au contraire, très fréquentes dans les diverses formes de la folie, surtout dans celles qui sont dues aux intoxications, aux infections et aux auto-intoxi¬ cations. A côté des modifications de la température cen¬ trale, on a étudié en France (Auguste Voisin) les tempé¬ ratures locales chez les aliénés : chez certains excités maniaques, par exemple, la température de la partie supérieure du corps peut être d’un degré plus élevée que la température de la partie inférieure.]
Les fondions digestives et celles de la nutrition générale sont souvent troublées. La gloutonnerie, de même que le refus de nourriture, sont souvent des troubles d’origine psychique. Le poids du corps diminue chez beaucoup d’aliénés, surtout chez les agités et les déprimés. Les sujets qui s’acheminent vers la démence, les paralytiques généraux deviennent parfois obèses. Souvent, le poids des malades diminue, malgré l’alimentation la plus abon¬ dante, et tombe quelquefois de plus delks,500 par jour. La diarrhée se montre quelquefois après une période de
94
SYMPTÔMES PHYSIQUES.
constipation ; parfois, il survient de l’atonie des muscles intestinaux avec un météorisme extrêmement prononcé;
Des troubles de la vessie sont fréquents dans la paralysie générale avancée; La rétention d’urine .est, quelquefois, déterminée par une modification purement psychique, comme dans les états de stupeur ou d’hystérie.
L’impuissance survient chez les paralytiques généraux, certains crétins, les morphinistes, les alcooliques avancés
Fig. 14. - Escarre de gravité moyenne. Grâce à un bain quotidien prolongé de cinq heures, la petite ulcération disparut en quatorze jours et la grande se réduisit de moitié.
et les onanistes dégénérés. On trouve une excitation de 1 instinct sexuel dans la débilité mentale congénitale et au début de certaines psychoses, comme la démence pré¬ coce, la manie, la paralysie générale, la démence sénile.
La sécrétion urinaire est souvent, comme toutes les fonctions d ordre végétatif, plus ou moins diminuée chez lesmalades atteints de stupeur. On constate une augmen¬ tation de la sécrétion urinaire dans les affections dues à des lésions cerebrales localisées. Les recherches sur la composition chimique des urines des aliénés en sont encore a la période de début.
Dans les états d’épuisement et d’agitation, dans le délire
SYMPTÔMES PHYSIQUES. 95
alcoolique, et quelquefois dans la paralysie générale, on trouve parfois dans les urines de l'albumine et des propeptones. On a établi d’une façon isolée la présence de sucre dans l’urine des sujets atteints de lésions céré¬ brales localisées. Des malades qui refusent la nourriture, et aussi certains paralytiques généraux, ont de l’acétone dans leur haleine et dans l’urine.
Des troubles de la menstruation s’observent fréquemment. Nous avons déjà parlé (p. 19 et suiv.) des rapports qui
Fig. 15. — Escarre très grave.
existent entre les affections des organes génitaux de la femme, particulièrement les affections puerpérales, et les troubles mentaux. On trouve de l’aménorrhée chez des femmes atteintes d’alcoolisme, de morphinisme, de créti¬ nisme.
La peau présente souvent des altérations pathologiques profondes. Avant tout, notons l’apparition de l’escarre, qui se produit ordinairement chez des malades très amai¬ gris, à la suite d’un alitement trop prolongé et d’un manque de propreté. L’escarre siège, généralement, aux fesses (Voy. iîg. 14 et 15), aux talons, aux coudes, à
96' SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE.
l’ischion, au scrotum (Voy. pl. III). Cependant, on peut observer l’apparition d’escarres chez des paralytiques généraux, malgré tous les soins de propreté, et cela sur •des régions du corps qui ne sont exposées à aucune com¬ pression. En pareil cas, il s’agit avant tout d’une modifi¬ cation profonde de la nutrition de la peau.
On observe souvent des tumeurs sanguines d’origine traumatique se produisant entre le périchondre et le carti¬ lage : au niveau de l’oreille (hématome auriculaire), du nez, des côtes. Insuffisamment traitées, ces tumeurs san¬ guines peuvent donner lieu à des abcès. Habituellement, elles se résorbent lentement, en laissant une cicatrice plus ou moins difforme (Voy. pl. II, fig. 2, hématome auric. récent, et fig. 1, 3 et 4, hématomes auric. anciens).
[On admet généralement aujourd’hui, avec certains auteurs, et en particulier avec M. Magnan, que les héma¬ tomes auriculaires sont dus le plus souvent à des violences exercées sur la personne des aliénés. Loin d’être excep¬ tionnelle, comme l’enseignaient encore quelques cliniciens il y a dix ou quinze ans, cette origine traumatique est commune. Actuellement, ces tumeurs sanguines sont très rares, parce que le traitement des aliénés est plus humain.]
Parmi les traumatismes, il faut signaler aussi la mor¬ sure de la langue, si fréquente dans les attaques d’épi¬ lepsie (Voy. pl. IX).
VI. - SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE
Les divers symptômes peuvent se ramener à des tableaux cliniques déterminés. Dans certains cas, un seul sym¬ ptôme se trouve tellement prédominant qu’un examen superficiel pourrait faire croire à l’existence d’un trouble isolé de nature émotionnelle ou hallucinatoire, et que toutes les autres facultés du sujet sont normales. Cette manière de voir serait erronée. Assez souvent, il est facile d’établir qu’un trouble existait déjà depuis longtemps avant de se manifester comme un symptôme très accusé. Des idées délirantes et môme des troubles sensoriels restent souvent cachés pendant des mois. Au lieu de se contenter de la constatation d’un symptôme isolé, il faut s’appliquer à la recherche d’un tableau clinique d’en-
.SYMPTOMATOLOGIE GÉNÉRALE ET MARCHE DE LA FOLIE. 97
semble, tenant compte de toutes les fonctions psychiques du malade. Ici, comme dans toutes les autres branches de la médecine, se confirme ce fait d’observation que le symptôme le plus apparent n’est pas forcément et toujours le plus essentiel ou le plus décisif pour le diagnostic. #
Il faut, en outre, rechercher la cause qui, dans la plupart des maladies infectieuses, est constituée par un agent bac¬ térien.
On sait, d’autre part, que l’évolution d’une maladie est d’ordinaire assez régulière et caractérist